Opéra

Une Gioconda flamboyante et sans concession à la Monnaie de Bruxelles

Une Gioconda flamboyante et sans concession à la Monnaie de Bruxelles

12 février 2019 | PAR Paul Fourier

Olivier Py, Paolo Carignani et les artistes nous ont aspiré trois heures durant dans une œuvre dont l’espoir est absent. Magistralement dirigée, mise en scène et interprétée, on en est sorti abasourdi.

On ne résumera pas ici l’intrigue (parfois trop chargée) de « Gioconda ». Mais d’une pièce politiquement forte de Victor Hugo, Boito, le librettiste de Ponchielli a tiré une histoire d’où émergent 6 personnages principaux. Qualifiée de féministe, l’œuvre originale, « Angelo, tyran de Padoue », met essentiellement en scène deux rivales acharnées dans l’amour qui vont faire cause commune face à la brutalité des hommes. L’une fuira et s’en sortira, l’autre, intransigeante, préférera payer de sa vie plutôt que de céder au monstre.
Olivier Py affirme : « il n’y a probablement pas, dans tout le répertoire opératique, d’œuvre plus absolument noire ». Il rajoute « le mal n’y est pas seulement un bloc d’abîme abandonné dans le jardin coupable de notre histoire, il est une machine dévorante, produisant son propre combustible ». Ce faisant, lorsqu’on connaît la carrière du metteur en scène et directeur du festival d’Avignon, on sait que cet univers âpre ne pouvait que lui convenir.
Olivier Py, Pierre-André Weitz (pour les décors et costumes) et Bertrand Killy (pour les lumières) nous entraînent dans une progression dramatique froide, imparable et désespérée. Au sol, l’eau omniprésente. Nous sommes à Venise et ce n’est pas une eau salvatrice, c’est l’eau sale des profondeurs, celle dans laquelle les corps pataugent ou disparaissent. Au ras de la lagune, on est dans l’univers populaire, dans les ruelles propices aux assassinats et, parfois, on entrevoit le niveau supérieur, celui des palais et de la puissance, celui, en l’espèce de Alvise Badoero, le chef de l’inquisition. Le mal est en bas, le mal est en haut. Le dispositif de scénographie incroyable qui démultiplie les espaces nous projette dans les différentes strates de manière parfaite.
Même les ballets, ceux de la joie du carnaval et de la célébrissime danse des heures ne figurent, en définitive que la danse de Eros et de Thanatos, d’un sexe en permanence associé au viol et au meurtre.
Et, dans une urgence où la fuite face au danger est souvent présente, ce plateau inondé alourdit les vêtements et prend l’ensemble des protagonistes au piège du mal, celui porté par le traître Barnaba qui coiffe, à l’occasion, un masque de clown de film d’horreur, rajoutant l’ironie à sa recherche crue de destruction. Piégé, Alvise, le mari jaloux, comme Otello dans les rets de Iago ; piégée, Laura, la femme infidèle ; piégé, Enzo, le prince banni et l’amant ; piégée la Cieca, la mère infirme et prise pour une sorcière ; piégée enfin – mais résistante et active – la chanteuse de rue idéaliste Gioconda. Tant que la toile d’araignée ne s’est pas encore refermée sur eux, la seule échappatoire est la fuite (ce que parviendront à faire Enzo et Laura) ; ensuite, il n’y a d’autre issue que la mort, volontaire ou subie.

Le chef d’orchestre Paolo Carignani est un des artisans de cette énergie qui vous prend à la gorge et ne vous lâche plus ; il a su s’extraire, quand nécessaire, des épanchements esthétiques pour conduire un magistral orchestre symphonique de la Monnaie, de manière urgente, sans respiration, en permanence sous tension. Ça n’est clairement pas le beau son qui est recherché, mais la puissance dévastatrice appuyée par la vitalité du chœur. C’est somptueusement réussi.

Hormis Stefano la Colla qui assure presque l’ensemble des dates, en l’absence d’Andrea Caré, malade, on entendait, dimanche 10 février, la deuxième distribution. Elle est éblouissante, car la totalité des interprètes ont su rentrer à corps perdu dans ce dispositif étouffant et arriver à traduire cette énergie noire. Il est rare de voir ainsi une tension, partagée par tous, ne pas quitter la fosse et le plateau durant toute une représentation.
La voix de la Cieca de Ning Liang est un peu étroite (même si les notes graves indispensables y sont) ce qui fait qu’elle manque de cette autorité de fausse sorcière propre à ce rôle court, mais normalement marquant.
Le Barnaba de Scott Hendricks est incontestablement imprégné des Richard III, Macbeth et Iago qu’il a interprété. Pas forcément imposant par le volume, son chant subtilement vipérin et ses attitudes corporelles distillent le venin avec un beau talent.
Car pour les autres protagonistes, les êtres ballottés par leur impuissance dans les filets du monstre toute à sa besogne de destruction, on bascule dans un chant qui impressionne, emplit et sature l’espace du théâtre de la Monnaie.
Il en va ainsi de la voix à la fois puissante et maîtrisée de Jean Teitgen conférant à Alvise Badoero toute la hargne noire du mari qui veut se venger et va jusqu’à (vouloir) tuer sa femme.
Stefano la Colla a un chant irradiant, sinon varié, une voix à la fois claire, puissante et belle avec une projection incroyable. Il incarne admirablement le prince, l’amant, le mâle, l’homme des sentiments forts qui ne seront rien alors que les intrigues pleuvent de tous côtés.
Il trouve en Szilvia Voros, une partenaire idéale. La jeune mezzo hongroise est une véritable révélation par la beauté de son timbre charnu et par la force qu’elle est capable de conférer à cette amoureuse qui doit affronter tantôt Gioconda, tantôt son mari puis réapparaître tel un fantôme.
Lorsque la Gioconda, Hui Hé arrive sur le plateau, on la sent d’abord un peu hésitante, très attentive aux gestes du chef. Elle se libérera progressivement et impressionne dés le duo, hargneux en tous points et équilibré, face à une Laura aussi combative qu’elle, d’autant que les timbres des deux chanteuses se marient parfaitement. Elle parviendra, transfigurée, à une fin d’opéra qu’elle porte puissamment sur ses épaules. Sa voix ample, chaude, ces graves somptueux et ces aigus tranchants en font, aujourd’hui, une des grandes sopranos dédiées à ce répertoire.

Les superbes danseuses et danseurs, personnages fondamentaux du dispositif de Py et Weitz, sont très mis à contribution dans leurs rôles de doubles charnels chargés de figurer les étreintes, les humiliations, les violences physiques. Il faut justement rendre hommage à cet engagement autant qu’à cette danse mue par une chorégraphie rythmée par le bruit de l’eau qu’on fouette.

Exsangues, ballottés et pris inexorablement dans ce torrent du mal jusqu’à une fin ignoble, on sort du théâtre de la Monnaie avec une forme de jouissance masochiste face à une entreprise aussi aboutie et donnée en offrande aux spectateurs par toute l’équipe, de la fosse au plateau et aux cintres.

© Baus / De Munt La Monnaie

La production sera reprise à Toulouse en 2020. L’occasion de la voir ou de la revoir.

Infos pratiques

« Le vieil homme et les narcos » : l’histoire sanglante inspirée de faits réels
[La Folle journée de Nantes] Félicien Brut et Julien Martineau, un duo délicieusement insolite
Paul Fourier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *