Opéra

« Aïda » version intimisme minimaliste à Nancy

« Aïda » version intimisme minimaliste à Nancy

30 septembre 2018 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Lorraine ouvre sa saison avec une Aïda minimaliste venue de Malmö, réglée par Staffan Valdemar Holm, et reprise par Katarina Sörenson Palm, sous la baguette subtile et avisée de Giuliano Carella.

[rating=3]

L’Opéra de Nancy célébrera en 2019 son centième anniversaire, avec la reprise, un siècle plus tard, de l’ouvrage qui a fait l’affiche de l’inauguration le 4 octobre 1919, Sigurd de Reyer. La présente saison, consacrée anniversaire pour la circonstance, et la dernière de Laurent Spielmann, à la tête de la maison depuis 2001, réservera, comme le public lorrain y est désormais habitué, son lot de raretés et de créations. Tout autant que de lectures de grands classiques en rupture avec les traditions établies. Celle de Aïda importée de Malmö en donne une belle illustration.

Les choix de production tiennent, parfois, et en partie, à des raisons techniques. Laurent Spielmann cherchait une mise en scène du chef-d’oeuvre de Verdi qui fasse l’économie du folklore pharaonique et rende justice à sa dimension intimiste – les défilés et ballets d’apparat ne représentent qu’un dixième de la partition. Si une autre proposition, venue d’Italie, l’avait également séduit, seule la suédoise pouvait, sans dommage majeur, s’adapter aux dimensions plus réduites du plateau de Nancy. Si la scénographie de Bente Lykke Møller frappe d’abord par son dénuement quasi absolu, le seul véritable élément de décor, des colonnes vert marbre auxquelles les lumières de Torben Lendorph, remaniées par Egil Barclay Høgenni Hansen, confèrent un onirisme que n’aurait pas renié Chirico, dissimule sa monumentalité – logistique du moins – derrière sa discrétion d’écrin.

Le parti pris de Staffan Valdemar Holm prend de court les attentes de solennité, sinon de sérieux antique. Plus d’une séquence esquisse une dérision ironique contre laquelle le spectateur lutte parfois en vain. En réalité, cela n’offusque guère le livret éclectique, sinon passablement fantaisiste, de Ghislanzoni, qui s’inspire néanmoins des travaux de Mariette. L’arrière-plan historique fonctionne comme un support presque abstrait aux tourments d’un trio amoureux à l’opportunité plus dramaturgique que réaliste – deux reines pour un héros guerrier : en ce sens, Aïda entretient quelque parenté avec Le Trouvère, où deux frères, qui ignorent leurs liens, s’arrachent la même femme.

Brocante vestimentaire

La chorégraphie de Jeanne Langert détourne habilement la pompe de certaines pages, à l’exemple du choeur des esclaves d’Amnéris, qui devient une pantomime d’antichambre et d’habilleuses, même si ce procédé de normalisation contemporaine n’affiche pas davantage d’innovation que les costumes. La brocante vestimentaire mélange ainsi le costume et lunettes noirs de la suite royale, la blancheur vaticane des prêtres, et la presque carmélite de leurs homologues féminines. Les contrastes assurent une lisibilité et des effractions d’humour qu’il importe en fin de compte assez peu de savoir volontaires ou non.

Quant à l’intimisme minimaliste du drame, il se condense dans un finale où les amants se retrouvent, assis, sur le devant de la scène, sur le seuil de l’éternité de la mort, tandis qu’Amnéris, à leurs côtés, implore la paix, écho au rideau à l’enseigne du mot, « Pace », et à l’entrée triangulée des trois personnages. Si le spectacle n’exacerbe pas toujours les sentiments dans le sens attendu par la tradition, il témoigne d’une évidente cohérence poétique.

Côté voix, on saluera l’engagement de Michelle Bradley dans le rôle-titre, avec une rondeur non dénuée d’opulence qui rivalise avec l’Amnéris au caractère bien trempée de Enkelejda Shkoza : la solidité de la soprano texane contraste avec l’idiosyncrasie slave de la technique de la mezzo albanaise. En Radamès, Gianlucua Terranova privilégie plus d’une fois la puissance, même s’il sait à l’occasion moduler des mezza voce convaincants, en particulier en seconde partie de soirée, au-delà d’un timbre plus conçu pour la vaillance. Amonasro aux faux airs de Bertrand Blier, Lucian Petrean affirme par son mordant sa soif de vengeance, quand Alejandro López ne manque pas d’autorité en roi d’Egypte. Celle de Ramphis, le Grand-Prêtre, est mise en valeur par un Jean Teitgen concentrant les moyens et la justesse expressive.

Outre la prêtresse de Jennifer Michel et le messager de Taesung Lee, les chœurs, mêlant les effectifs de Metz et Nancy, remplissent efficacement leur office. Dans la fosse, Giuliano Carella éclaire avec un instinct sûr les subtilités de la partition, encourageant les solos des pupitres, au-delà de menues fragilités dans l’harmonie. Le chef italien maîtrise les registres de l’ouvrage et restitue l’économie originelle du fameux triomphe, une fanfare de trompettes sur quelques pulsations orchestrales. Assurément une Aida qui retrouve ses racines intimes.

Aïda, mise en scène : Staffan Valdemar Holm, Opéra national de Lorraine, Nancy, jusqu’au 4 octobre 2018

Visuel : ©Opéra national de Lorraine

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