Opéra
À Zurich, Iphigénie face à sa famille, dans une mise en scène oppressante.

À Zurich, Iphigénie face à sa famille, dans une mise en scène oppressante.

05 février 2020 | PAR Paul Fourier

La nouvelle production d’Iphigénie en Tauride de Gluck vaut principalement par une distribution de premier plan dont une Cecila Bartoli irréprochable mais, au français perfectible.

La mise en scène de l’opéra de Gluck qui dépeint l’un des pans tragique et fatal de la riche histoire des Atrides a été, souvent et justement, traitée en nuances de noir. Celle, nouvelle, d’Andreas Homoki s’inscrit dans cette veine. Le plateau est clos ; les protagonistes y sont enfermés comme dans une boîte dont ils peinent à s’extraire et lorsqu’ils y arrivent, c’est en général pour rejoindre une route peu enviable, celle qui conduit à la mort et aux enfers.

L’intention va, certes, à l’essentiel, et s’inscrit dans la sévérité de Gluck, dans sa peinture de la tragédie grecque et la mise en exergue des conflits intérieurs des personnages. Elle dépeint, sans artifices, l’impasse dans laquelle Iphigénie, qui ne reconnaît pas son frère, est enfermée contre son gré ; elle la relie aussi en permanence au reste de sa folle famille, à Electre, la sœur, au frère Oreste, bien sûr, mais également à Agamemnon, le père qui voulut la sacrifier et à Clytemnestre, la mère meurtrière de son époux. Cette famille (absente et fantasmée) est omniprésente sur le plateau et rappelle, en permanence, le douloureux engrenage de la violence familiale. Dans un jeu de miroir, Jean-François Lapointe (qui incarne Thoas) et Birgitte Christensen (Diane) jouent également les rôles muets d’Agamemnon et de Clytemnestre. Si la production n’apporte pas les belles échappées qui étaient celles de la superbe mise en scène de Robert Carsen, elle se concentre, à tout moment, sur les protagonistes malheureux dans une série de tableaux où ils exposent leurs états d’âme et leurs souffrances.

L’ensemble produit un résultat âpre comme l’est la direction de Gianluca Capuana qui, avec l’orchestre « La Scintilla », privilégie un Gluck sans artifice, sans échappatoire. L’excellent chœur de l’Opéra apporte sa belle contribution à cette interprétation inflexible.

En phase avec son chef, Cecilia Bartoli – que l’on sait tellement capable de nuances – inscrit son Iphigénie en continuité de son intraitable sœur, Elektre. Cela surprend tant elle produit un chant brut et se dégage, cette fois, des accents ensorcelants qui furent, l’été dernier, ceux, de son Alcina Salzbourgeoise. Bartoli, la tragédienne née, assure ainsi crânement et presque sèchement le rôle mais se trouve quelque peu en difficulté sur une des caractéristiques de la déclamation gluckiste, à savoir projeter ses affres et ses imprécations dans un français suffisamment percutant pour faire réellement vivre son destin. Sa « Malheureuse Iphigénie », complainte d’une femme au destin implacable, se révèle, néanmoins, un sommet.

Stéphane Degout connaît par cœur son Oreste ; à aucun moment, il ne peine à donner corps à cet être intransigeant. Il l’inscrit dans la même veine implacable qui compose le cœur inflexible des Atrides ; il incarne cet être souffrant, instrument de la vengeance qui a tué sa mère, qui menace d’être sacrifié par sa propre sœur et qui se bat pour préserver la vie de son ami cher, Pylade. Dans ce rôle, Fréderic Antoun est exemplaire même, disons le, sans ambages, l’un des meilleurs qui soient. Chez lui, chaque phrase de l’ami meurtri, à tout moment dévoué (« Unis dès la plus tendre enfance »…), offert même à Oreste – son amant assumé dans cette mise en scène – se révèle toujours aussi claire, aussi juste que lorsque l’Amour s’exprime avec toutes les caractéristiques de la passion. Face au triangle fondamental que composent Iphigénie, Oreste et Pylade, unis par l’amour et le drame, Jean-François Lapointe incarne, sans difficulté, un Thoas nerveux, violent. Pour compléter cette belle distribution, Birgitte Christensen chante une Diane, avec une présence, une voix puissante qui en font tout sauf un second rôle. Notons qu’à partir du 16 février, c’est elle qui incarnera Iphigénie, promettant, à la fois, d’être de haut niveau et bien différente de Bartoli.

Par sa mise en scène, grâce à ses interprètes, cette noire Iphigénie ne transige pas. Elle nous happe, ne nous lâche pas, n’édulcore pas, va doit au but vers la violence qui caractérise la terrible famille des Atrides.

© Monika Rittershaus

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Paul Fourier

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