Opéra
Lakmé magnifiquement revisitée revient à l’Opéra-comique

Lakmé magnifiquement revisitée revient à l’Opéra-comique

30 septembre 2022 | PAR Paul Fourier

L’opéra de Delibes est passé à la lessiveuse par le duo Pichon / Pelly ; c’est une réussite absolue. Sabine Devieilhe confirme qu’elle est une Lakmé exceptionnelle.

On a fréquemment réduit Lakmé à une histoire d’amour sur fond exotique d’où émergeraient l’air des clochettes et le duo des fleurs (utilisé malheureusement à toutes les sauces, notamment en récital, pour disposer d’un air entre soprano et mezzo). Le regard porté sur l’œuvre mérite bien mieux que cela et, la débarrasser de cette image comme d’une certaine gangue de mièvrerie, est clairement une entreprise salutaire. C’est ce à quoi le duo Pichon/Pelly a décidé de s’atteler, pour cette nouvelle production à l’Opéra-comique.

Lakmé, œuvre moderniste

Remise dans le contexte de l’époque, Lakmé fait figure d’œuvre moderniste. Musicalement, Delibes est un grand admirateur de Wagner, mais ne s’inscrit pas dans ses pas. Sa patte novatrice va, notamment, se traduire par l’emploi de niveaux de « langage » différenciés selon les protagonistes (langage parlé ou chant en style opéra-bouffe pour les Européens, style plus lyrique pour Gérald, Lakmé et Nilakantha, style « exotique » pour les Indiens).
Pour permettre d’apprécier ce travail, Raphaël Pichon a eu la riche idée de revenir à la version « opéra-comique » de départ – en opposition à la version opéra qui sera plus souvent présentée par la suite, version qui fut celle retenue dans la précédente production de la salle Favart et avec déjà, Sabine Devieilhe.
À l’époque de la création, les codes de l’opéra s’étaient totalement assouplis. Delibes a ainsi pu jouer de cette liberté pour trouver un point d’équilibre et souligner les contrastes entre deux mondes, comme entre moments légers ou frivoles et moments plus intenses ou dramatiques.

Dans cette « version mixte », de nombreux récitatifs sont consacrés aux bavardages inconsistants des Anglais. Lorsqu’ils débouchent sur des airs (le duo du premier acte entre Ellen et Frédéric, par exemple), l’on retrouve alors les accents des intermèdes légers de Carmen.
Une différence de tonalité se fait également entendre entre les deux mondes qui se confrontent. Ainsi, dans le grand duo de l’acte I, face à l’agitation de Lakmé, c’est Gérald qui fait glisser le dialogue vers la mélodie (montrant d’ailleurs aussi le peu de cas qu’il fait des contraintes du milieu dans lequel il s’engage), comme une façon d’« apprivoiser » petit à petit la jeune femme par le sentiment amoureux.
Musicalement, le contraste avec le second duo est intéressant, car, cette fois, Lakmé, consciente des dangers que court Gérald, prend l’initiative sur un ton protecteur.
La musique acquiert toute son ampleur et sa dimension opératique dans les scènes de foule (comme la savoureuse scène du marché au début de l’acte II), dans les passages célèbres du Duo des fleurs et de l’Air des clochettes, dans les trois duos entre Lakmé et Gérald.
Plus heurtés, les moments avec Nilakantha reflètent le caractère irascible du personnage. Enfin, après l’empoisonnement de Lakmé, la fin de l’opéra (« Tu m’as donné le plus doux rêve »…) est absolument magnifique grâce à ce texte d’une sensibilité exacerbée d’où émerge la notion d’amour impossible.

Delibes et le colonialisme

Une autre modernité de l’opéra, c’est d’avoir pu aborder la question colonialiste contemporaine à la création de l’œuvre.
Au départ, le livret d’Edmond Gondinet et de Philippe Gille s’inspire du Mariage de Loti où le romancier voyageur – et bon connaisseur de l’Orient – décrit la passion d’un officier pour une Vahiné et des Babouches du Brahmane de Théodore Pavie, qui contait la vengeance d’un Brahmane humilié par un Anglais.

Incontestablement l’intrigue correspondait au goût du public de la fin du XXe siècle ; mais l’époque a changé, le goût aussi et la focale impérialiste nécessite désormais une prise de distance.

Si, dans Lakmé, on est évidemment bien loin des positions actuelles, on voit cependant émerger une réflexion sur le modèle colonialiste. Mais, alors que l’on se trouvait à un moment où le gouvernement français relançait ses visées intrusives au Tonkin et en Tunisie, on utilisa une pirouette, celle de situer l’intrigue dans l’Inde de Victoria, Reine d’Angleterre et Impératrice des Indes. Les propos des expatriés furent rendus d’autant plus acceptables qu’ils concernaient les citoyens de la Perfide Albion sur fond d’une anglophobie très présente à l’époque. Les jacasseries, ici malicieusement montrées, ne présentent pas ces Anglais « touristes coloniaux » sous leur meilleur jour.
Cela étant, il s’agit de la peinture d’une société coloniale, peinture s’appuyant sur une vision déformée des contrées lointaines, plus destinée à satisfaire les goûts du public qu’à être fidèle à la réalité.

Pichon et Pelly, deux complices parfaitement en phase

Comme cela a été dit, Pichon et Pelly ont fait des choix, parfois radicaux pour replacer Lakmé dans une temporalité très différente de celle de la création.
Raphaël Pichon déclare « Delibes, lui, a l’honnêteté et la lucidité de ne pas prétendre nous emmener en Inde. Il saisit l’Inde comme le prétexte qui permettra à son écriture musicale d’inventer et de faire vivre une contrée lointaine ». Dès lors, le chef, à la tête des remarquables Orchestre et Chœur Pygmalion, a décidé de s’extraire de toute affèterie et de tout sentimentalisme afin de faire émerger de l’humanité, en revenant au théâtre et à de situations réalistes. La partition est déroulée de manière abrupte, sans pause et sans laisser de temps aux applaudissements, même s’ils ne pourront pas évidemment être empêchés à la fin de l’air de Nilakantha (du fait surtout d’un « fan » décidé à se faire entendre), mais surtout, lors de l’air des clochettes. Jouant sur les tempi comme sur les silences, Pichon fait ressortir une excitante âpreté qui replace d’emblée, l’œuvre auprès de ses sœurs de la même époque, Carmen en tête.

Laurent Pelly, lui combine la vue et l’ouïe du spectateur, en prenant de la distance avec l’habituel orientalisme factice.
Si les décors ont gardé un parfum d’Extrême-Orient, cela se tourne plutôt (avec les décors de Camille Dugas et les lumières de Joël Adam) plus vers le Japon – façon Butô ou théâtre Nô -, que vers l’Inde ; mais cela n’a guère d’importance puisque l’imagerie de départ était déjà artificiellement folklorique. La stylisation retenue porte le caractère éthéré d’une sorte de monde fabuleux dans l’imaginaire occidental, un monde qui est, en fait, un bel objet de théâtre.
Pelly va d’ailleurs jusqu’à utiliser les codes du théâtre de tréteaux et des effets spéciaux antiques, lors de la scène des clochettes. La scène acquiert alors une profondeur plus cruelle avec cette fille exhibée sur scène, par un père obnubilé par son esprit de vengeance.
Dans la scène de foule du début de l’acte II, on retrouve ce qui fait le style enlevé et burlesque propre à Laurent Pelly.

Il fallait une distribution de choc pour porter ces partis pris. Elle est au rendez-vous, aussi bien théâtralement que musicalement, malgré quelques réserves.

Lakmé ? Sabine Devieilhe évidemment !

En 1881, l’un des éléments déclencheurs de la composition de Lakmé fut d’offrir un rôle sur mesure à la soprano américaine Marie Van Zandt qui triomphait alors dans Mignon à l’Opéra-comique. Il y eut, bien sûr, après elle, de sublimes interprètes (Mesplé, Dessay…).
Ce soir, Sabine Devieilhe est Lakmé… à tous points de vue. Dramatiquement, elle explore le personnage jusque dans ses moindres recoins et, à tout moment, apporte de la profondeur à la jeune femme, avec ses contradictions, sa candeur puis sa passion, ses choix volontaires. Toute cette palette de sentiments est portée par un chant absolument souverain, même si on la sent un peu poussée dans ses retranchements à la toute fin de l’opéra, lorsque la tessiture s’assombrit. L’air des clochettes, revisité en phase avec les choix de la production, est incarné avec des contre-mi, trilles et notes piquées qui, éclairés par une théâtralité distanciée, ne sont pas que techniques. Ailleurs, la longueur de souffle et les pianissimi qui montrent la jeune fille plongée dans la prière, laissent la place à des emportements qui sonnent vrais, face à l’intrusion de Gérald. Dans le duo final (« ce n’est plus toi »), son chant atteint le sublime d’une femme qui se désintègre lentement, préférant la mort à l’impossibilité évidente de l’amour.

Face à elle, on a connu Frédéric Antoun dans de meilleures dispositions. Théâtralement, il est à l’image de ce jeune homme et déroule un chant toujours élégant. Mais, notamment, dans l’air « Fantaisie aux divins mensonges », l’on peut attendre des aigus plus tranchants, plus de sensibilité et des effets qui puissent tenter d’approcher ceux de sa partenaire. En ce soir de première, Antoun semble ne jamais réussir à se libérer complètement pour véritablement incarner cet Anglais subitement pénétré par la grâce et l’amour. Il reste à espérer que les prochaines représentations le trouveront plus à son aise.

Stéphane Degout est Nilakantha. Le personnage est entier et antipathique ; sa tâche est rude, car le seul moment où il sort de l’expression de fureur ou de haine, c’est dans l’air « Lakmé ton doux regard se voile… », ce qui ne l’empêchera pas d’utiliser sa fille comme appât à la scène suivante. Dans cet air, Degout apporte toute sa science de la nuance, tout en s’appuyant sur une extraordinaire assise. Cela étant, dans les autres moments, s’il est, en permanence impressionnant, il compose un personnage, illuminé ou intégriste, qui ne reste que brutal et peine à explorer les ressorts qui mettent à ce point Nilakantha sur la défensive.

Malheureusement, le rôle de Malika est court et, bien sûr, attaché au duo des fleurs. Car l’on aurait aimé pouvoir savourer plus longuement le chant mordoré de la délicieuse Ambroisine Bré qui apporte une réponse contrastée à Lakmé, sa maîtresse.

La troupe des Anglais est admirablement constituée. On a, comme toujours, plaisir à retrouver Mireille Delunsch qui, cette fois, s’est faite vieille fille et nous livre un personnage de théâtre de boulevard. La Rose de Marielou Jacquard est une excellente et horripilante jacasseuse. Et, bien sûr, il faut distinguer Philippe Estèphe (Fédéric) et Élisabeth Boudreault (Ellen) qui ne laissent pas passer l’occasion de nous livrer un duo « Ce sont des femmes idéales » de formidable tenue. Enfin, François Rougier sait apporter toute l’humanité affectueuse d’Hadji.

En entrant salle Favart pour retrouver Lakmé, l’on s’attendait à assister à un opéra enfermé dans sa gangue d’orientalisme totalement dépassé. Il ne faut jamais avoir d’idée préconçue ! Car lorsque des gens de théâtre et de musique savent partir sur les chemins de l’audace, la surprise, même dérangeante, peut aboutir à l’enthousiasme. Ce fut le cas ce soir. Cette Lakmé est immanquable !

Visuel : © S. Brion / Opéra comique

Le spectacle est diffusé en direct sur Arte Concert le 6 octobre à 20h et sur France Musique le 22 octobre 2022 à 20h.
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