Opéra
La dernière de Rinaldo à Tourcoing transporte le public par sa grande beauté

La dernière de Rinaldo à Tourcoing transporte le public par sa grande beauté

20 novembre 2021 | PAR Victoria Okada

À Tourcoing, le Théâtre municipal Raymond Devos a donné la dernière représentation de Rinaldo, une reprise de la production créée 2018 par Co[opéra]tive (lire notre chronique de La Dame Blanche par ce collectif). Après une tournée à Rennes, Besançon, Quimper et Sénart, la magie a plus que jamais opéré. Damien Guillon mène avec vigueur cette partition italienne de Haendel ; les musiciens du Banquet Céleste constituent presque une troupe avec les chanteurs et cette entente transparaît sur la scène.

La salle se transforme en une casse de résonance idéale pour l’œuvre

La mise en scène de Claire Dancoisne et la dimension du Théâtre municipal Raymond Devos font un excellent ménage. D’habitude très sèche, même trop sèche pour la musique, la salle s’est transformée ce jour en une caisse de résonance idéale pour l’œuvre. Dès l’ouverture, nous sommes ainsi frappés par son acoustique inhabituellement sonore… comme si l’orchestre était placé sur la scène. Il en va de même pour les chanteurs ; leurs voix sont idéalement projetées dans un bon équilibre avec l’orchestre, augmentant considérablement le plaisir de goûter à chaque moment de la musique.


Plaisir visuel, un élément clé de la réussite

Quant au plaisir visuel, il est également un élément clé de la réussite de cette production. Claire Dancoisne — qui a toujours consacré ses activités de création dans les arts de marionnettes et de théâtre d’objets en créant et dirigeant la Compagnie La Licorne — propose des « machineries » chères aux spectacles baroques : le poisson-monstre féroce qui s’apprête à avaler tout ce qui trouve devant lui, le dragon qui crache de la fumée, le grand arbre dont les branches emprisonnent Almirena et Rinaldo, le cheval qui rappelle vaguement celui de Don Quichotte… Tous ces objets de grande taille et en métal, qui s’articulent avec des systèmes simples mais ingénieux, accompagnés d’autres créatures fantastiques (notamment des animaux hybrides), ainsi que les costumes dans la plupart « gothiques » (Élisabeth de Sauverzac) nous ramènent en quelque sorte dans cet émerveillement d’enfant qui nous transportait lorsque nous écoutions des histoires fantastiques avant de nous coucher ! Outre ces machineries, les décors sont essentiellement constitués de châssis de tissus, fixes tout au long du spectacle, sur lesquels sont projetés de beaux jeux de lumières (Hervé Gary) qui participent à la poétique des scènes.
Enchantement nostalgique ? Pas seulement. La magnificence de la musique de Haendel, interprétée avec des soucis pointilleux de détails, est bien réelle.

Un affect à chaque page de la partition

Nous avons parlé de la vigueur de l’orchestre. En effet, Damien Guillon affine considérablement sa direction et confère à chaque page de la partition un affect qui fait preuve de sa belle sensibilité. Le ton est toujours juste : la vivacité colorée dans les airs virtuoses cède, au moment venu, à la douceur, l’affabilité et la tendresse, notamment l’air de Rinaldo « Cara sposa » et celui d’Almirena « Lascia ch’io pianga ». De l’éclat de la grande formation à l’intimité du continuo seul, le chef réussit à mettre en valeur la variété infinie de la musique de Haendel dans son inventivité radieuse. Ainsi, l’on reconnaît par moment des souvenirs de Monteverdi et à d’autres moments, on est surpris par une modernité fracassante annonçant le classicisme mozartien. Cette partition n’ayant jamais sonné aussi italienne ! Chaque pupitre, tenu par de prodigieux solistes, fait montre de son art : la trompette dialoguant avec Rinaldo (et vice versa) dans « Cara sposa », le clavecin dans un formidable concerto dans « Vo fa guerra » d’Armida, ou encore le hautbois (« Furie terribili ») et le basson (« Ah, crudel »)…

Un beau quintette vocal


Les cinq personnages sont tenus par un beau quintette de chanteurs. Dans le rôle-titre, Paul-Antoine Bénos-Djian, dont la dernière collaboration avec Damien Guillon (San Giovanni Battista de Stradella) a été plus que fructueuse, triomphe par la densité de son timbre somptueux, sa virtuosité éclatante, mais aussi par la douceur expressive. Ses aigus, très sonores, ont une résonance intense alors que les graves font davantage émerger la couleur chaude de la voix. Emmanuelle de Negri prête sa voix vive et fraîche à Almirena pleine de charme. Son « Lascia ch’io pianga » est étonnamment simple, mais cette simplicité émeut par l’absence de tout artifice. Grâce à son sens de comédie, elle nous régale avec sa coquetterie scénique, tout en déployant son chant naturel. La richesse du timbre de Blandine de Sansal fait tendre l’oreille, même si elle manque encore de consistance pour le rôle de Goffredo. La méchante magicienne est incarnée par Aurore Buché, une remarquable colorature. Cependant, ses aigus sont quelque peu âcres et sa projection, qui ne porte pas loin, donne l’impression d’être souvent couverte par l’orchestre, malgré le grand soin qu’elle accorde à chaque note. Un autre personnage maléfique, Argante, est saisissant par la présence scénique et l’expressivité de Thomas Dolié. On peut considérer le baryton comme colorature en raison de ses vocalises si agiles et spectaculaires, mais son ancrage vocal est tout aussi captivant, réalisant ainsi une pesanteur qui correspond bien à son rôle.

Ce spectacle, avec autant d’inventivité tant sur la scène que dans la fosse, a transporté le public par sa si grande beauté que l’on ne souhaite qu’une seule chose : que ce Rinaldo reprenne en tournée à l’avenir, pour inviter encore davantage de spectateurs à découvrir et à redécouvrir le Merveilleux et l’Enchantement de l’opéra.

Visuels : © Pascal Perennec

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