Opéra
Le couronnement de Poppée ou le joyau du Festival d’Aix en Provence

Le couronnement de Poppée ou le joyau du Festival d’Aix en Provence

19 juillet 2022 | PAR Thomas Cepitelli

Sous la baguette enlevée et précise de Leonardo García Alarcón et dans la mise en scène efficace de Ted Huffman, Monteverdi devient notre contemporain et nous rappelle que c’est le désir qui fait tourner le monde. Jouissif !

Un désir destructeur et créateur 

L’argument est simple : Néron, empereur de Rome, vit une passion sexuelle, épanouissante et réciproque avec la belle Poppée. Oui, mais il est marié à une autre, Octavie. Poppée veut se marier, elle désire le pouvoir autant que l’Empereur. Que faire… Faut-il répudier l’Impératrice légitime ? Prendre le risque de faire vaciller Rome ? Qui l’emportera du désir ou de la raison ?

Le livret de Busenello est d’une rare puissance dramatique. Il s’inspire des Annales de Tacite et fait en cela évènement en son temps. Il quitte la mythologie dont on s’inspire alors pour puiser dans l’Histoire. Evidemment, il ne s’agit pas ici de documentaire, mais plutôt de pousser le public à comprendre que les passions qui animent les Dieux ne sont jamais qu’humaines. Un des atouts majeurs de l’œuvre est de nous faire aimer des personnages franchement détestables : Néron est un tyran sanguinaire, Poppée une intrigante, Octavie une femme manipulatrice, Sénèque un philosophe qui ne suit pas ses propres recommandations et même Othon n’est pas le plus fréquentable des jeunes amoureux tant il est versatile. Et pourtant, on les aime un peu, on les désire aussi, on les comprend surtout. Ils et elles font de leur mieux, victimes de leur passion, de leurs désirs. 

Une musique pour aujourd’hui 

Chaque nouvelle production de cet opéra est en soi une création. En effet, de la partition de Monteverdi nous ne conservons que très peu : quelques  parties chantées, le basso continuato, des pièces instrumentales très courtes. C’est donc au chef et aux artistes lyriques de livrer « leur » Couronnement. Et il faut reconnaître qu’ici ils et elles le font avec maestria. Chaque air, chaque récitatif est un pur bijou. Il est difficile, voire impossible, de n’en retenir qu’un ou deux. En effet, que ce soit la berceuse d’Arnalta, la mort de Sénèque, le chant d’exil d’Octavie, tous ces grands moments de la partition sont livrés avec sincérité, précision et poésie. 

Leonardo García Alarcón et ses musicien-ne-s accueillent les voix de la distribution vocale, ils créent un écrin. Il faut bien toute leur délicatesse, leur humilité pour avoir tant de talent et ne pas chercher à se faire plus audible que les voix. Ils sont à l’écoute du plateau ; c’est de là, de cet échange subtil, gracieux et généreux que vient la réussite incontestable de cette production. Jacquelyn Stucker, Poppée sexy en diable, est virtuose autant dans son jeu d’actrice que dans sa performance vocale : chaque « je t’aime, je te désire » semble nous être adressé. Jake Arditti, torse glabre et musclé, offert aux regards, livre un Néron aussi terrifiant qu’attirant. Le fait de choisir un contre-ténor est une idée brillante, ses aigus se faisant pointe acérée lorsqu’il demande la mort de Sénèque ou quand il se réjouit de celle-ci. Alex Rosen joue des velours de sa voix de basse pour donner à entendre un Sénèque mystérieux. Fleur Barron, quant à elle, offre une Octavie toute en retenue, très subtile, son regard sur Néron lorsqu’il embrasse Poppée semble porter tous les regards des amant-e-s délaissée-e-s. Paul-Antoine Bénos-Djian est un Othon comme on en a peu vu et entendu : éperdu d’amour, de remords, de doutes, de lâcheté aussi et de duplicité. On entend tout du rôle dans une interprétation qui restera pour nous inoubliable. 

Une mise en scène éclairée et éclairante 

La mise en scène de Ted Huffman est tout simplement limpide et donc brillante. L’opéra parle de sexe, de la toute-puissance du désir, de ce qu’il est capable de nous faire faire, dire, penser. De là où il nous transporte, en dehors de nous mêmes, prêt-e-s à prendre tous les risques pour quelques minutes (ou heures soyons optimistes) arrachées à l’ennui, la solitude et les affres du monde. Le jeune metteur en scène nous montre donc des corps jeunes, dénudés, désirants et désirables. Poppée met la main aux fesses de Néron, le caresse de partout. Comme elle le fera avec Lucain, le trio vocal se faisant triolisme physique. Le bruit de sucions des lèvres et des langues qui se réunissent se font entendre comme un contre-point à la musique. C’est beau, intelligent, excitant, bouleversant et jamais vulgaire. La musique en sort encore plus belle, plus vivace, plus atemporelle. 

La scénographie de Johannes Schütz est simple : le plateau est presque nu, une coiffeuse pour que les artistes interprétant plusieurs rôles se changent à vue, des costumes sur un portant, un carré banc au fond du plateau qui se fera lieu de l’exil ou jardin du palais impérial. Seul élément de taille, un cylindre peint comme du faux marbre noir et blanc par moitié, tourne sans arrêt au-dessus des artistes. Épée de Damoclès ? Fragilité de ce qui semble solide ? On ne saurait dire ce que signifie ce pendule, mais sa présence énigmatique est fascinante. Tout comme l’est cette production : unique, à part, brillante. 

Et nous voilà donc, pendant près de trois heures, à aimer des montres, désirer des tyrans, pleurer sur le sort des coupables avec le sourire aux lèvres et l’envie que cela dure encore…

Visuel : © Ruth Walz

À savoir : Cette production du Couronnement de Poppée mise en scène par Ted Huffman sera reprise à l’Opéra de Rennes, coproducteur du spectacle, les 1, 3, 5, 7 et 8 octobre 2023 avec Damien Guillon à la tête du Banquet céleste, ensemble en résidence à l’Opéra de Rennes, et une nouvelle distribution : Catherine Trottmann (Poppée, prise de rôle), Victoire Bunel (Ottavia, prise de rôle), Ray Chenez (Nerone) et Paul-Antoine Bénos (Ottone).

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Thomas Cepitelli

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