Danse
Misericordia, les mamans et les putains d’Emma Dante au Festival d’Avignon

Misericordia, les mamans et les putains d’Emma Dante au Festival d’Avignon

19 juillet 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Dans Bestie di Scena la metteuse en scène et chorégraphe se penchait sur l’humiliation de l’humain. Ici elle l’élève et nous emmène dans un taudis où les femmes font de l’amour d’un autre fragile une urgence. Génial

Le Festival d’Avignon invite Emma Dante, qui n’en finit pas de porter son nom, pour deux spectacles :  Pupo di Zucchero – La festa dei morti qui nous a laissé une sensation mitigée et donc Misericordia, qui lui est une bombe entre Fellini et Pippo Delbono.

Trois femmes : Bettina (Italia Carroccio), Nuzza (Manuela Lo Sicco), Anna (Leonarda Saffi) sont en charge d’un jeune adulte autiste, Arturo (Simone Zambelli). Une charge très naturelle, elles sont sa mère, c’est évident. La première scène nous les montre en train de tricoter frénétiquement pendant que le garçon, vêtu d’une robe légère se balance d’avant en arrière avant de se lancer dans une danse de vrille, frénétique, désarticulée. 

Emma Dante raconte comment l’idée du spectacle est venue : « […] dans un hôpital, j’ai vu une scène qui m’a beaucoup frappée : un petit garçon autiste qui virevoltait sur lui-même, sans jamais s’arrêter. Il tournait sans vertige et en riant. Heureux, comme si son centre était dans ce tourbillon. J’ai pensé alors que cette danse, qui sans doute n’avait pas d’autre source que le bonheur, pouvait être mon point de départ pour raconter cette maternité. Le soir même, je suis allée voir danser Simone Zambelli, qui interprète ici le rôle d’Arturo, et je lui ai demandé de travailler avec moi sur ce projet. »

Simone Zambelli est incroyablement dirigé ici, il devient autiste, jusqu’au bout de sa nuque qui se penche de façon non naturelle, jusqu’au bout de ses poignets qui se tournent vers l’intérieur. 

Elles trois n’habitent visiblement pas les quartiers chics de Rome. Elles sont entières, vivantes, parfois hurlantes. Arturo est la seule entité masculine qu’elles supportent. Le père d’Arturo ayant, on le comprend dans une scène d’une violence rare, juste avec des mots et des corps, buté sa femme. Et donc elles s’y mettent à trois pour le protéger, lui, fragile, dépendant, et lui offrir une vie meilleure. Aussi parce qu’elles l’ont promis à sa mère Lucia, juste après l’accouchement. 

Il y a sur scène quatre chaises et des jouets, un peu à manger aussi. Du pain qui comme chez Angélica sera malmené. La chrétienté en prend pour son grade.  Miseri-cor, c’est le cœur vers les pauvres en latin et en italien aussi. C’est également un mot et un sentiment plein et indivisible, obligatoire. C’est Dieu qui pour les chrétiens est « miséricorde ». Et si chez Emma Dante, les femmes peuvent donner la sensation d’être des saintes, c’est sans compter sur une scène où elles vont bosser, putes ou strip-teaseuses, bas cheap sur les jambes et talons pas si sexy. 

Emma Dante nous prend par le bout du nez et ne nous lâche pas, au point qu’on oublie que ce danseur n’est pas autiste. Il y a des corps généreux et des robes de maison éternelles qui font la taille fine. C’est à la fois de la danse et du théâtre, mais un théâtre qui est peu traduit, car la gestuelle des mains et la sonorité des mots en dit plus que la compréhension des paroles échangées. 

C’est une pièce dure, une pièce belle, une pièce magnifique sur l’amitié qui vaut famille, et l’adoption d’un autre, différent,  qui n’est pas de son sang. 

Jusqu’au 23 juillet à 15 heures, gymnase du lycée Mistral. Durée 1h.

Visuel :  © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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