Théâtre
Avion Papier, le ciné-concert au héros zen

Avion Papier, le ciné-concert au héros zen

20 juillet 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Avion Papier (version salle) du collectif la Méandre – spécifiquement Arthur Delaval – c’est un petit bonbon acidulé, une jolie perle de spectacle toute douce et extrêmement séduisante. Comme une balade onirique dans une BD vivante, où les images sont autorisées à déborder du cadre et s’entre-tissent avec la musique jouée en direct. Brillamment bricolé, absolument inventif, bourré d’un charme modeste et tout à fait irrésistible. 

Poème visuel et musical

On pourrait appeler cela un ciné-concert fabriqué en direct et en solo. Avion Papier, c’est un seul homme en scène, les images qu’il a dessinées et montées en film d’animation, une quinzaine d’instruments de musique, des machines insolites, des surprises qui s’échappent du cadre… et pas un mot. C’est assez inclassable. L’artiste, Arthur Delaval, indique qu’il s’agit d’un ciné-concert. On a envie de dire que c’est plus que cela.

Mais ce qui importe fondamentalement, c’est que toutes ces composantes, projections, musique, machines, se marient avec une fluidité, une évidence, qui valident sans conteste les choix effectués.

Un film-gourmandise

La ligne graphique est simple sans fioritures, elle évite la surenchère pour poser ses personnages et ses décors avec délicatesse. L’animation donne des effets un peu tremblés, qui se combinent à la finesse du trait pour donner comme une fragilité. Cela contribue au côté onirique du film, qui semble pouvoir se briser comme un rêve fugace au moindre vent contraire.

Les situations et personnages, d’abord croqués d’après la réalité, s’en éloignent graduellement, pour traverser des paysages surréalistes et des personnages qui oscillent entre le mignon et l’inquiétant – il y a comme un air de famille du côté de Tim Burton. C’est très personnel, en même temps que très agréable à suivre.

Un accompagnement musical comme un poème

La musique jouée en direct est un autre authentique bonheur. C’est un vrai plaisir de se laisser entraîner au rythme des instruments plus ou moins détournés ou improvisés. On se retrouve parfois dans un territoire à mi-chemin entre la musique concrète et le bruitage. Évidemment, seul en scène oblige, l’artiste use beaucoup de loops, mais il le fait à bon escient, en faisant montre d’une belle créativité, et d’une virtuosité assez bluffante.

C’est un véritable paysage visuel qui se construit dans les oreilles, au fur et à mesure que la musique tantôt accompagne, tantôt souligne le film d’animation. On a affaire dans Avion Papier à une narration musicale et sonore qui relève d’une vraie dramaturgie, et pas simplement de l’accessoire. Les passages sont contrastés et restituent des couleurs précises. C’est un opéra miniature et bidouillé, pas moins !

Le charme d’un conte moderne

On ne trahira pas l’histoire qui est narrée, d’autant plus qu’elle est suffisamment ouverte aux interprétations pour que chaque membre du public ressorte de la salle en ayant constitué un récit qui lui est personnel. On se contentera de dire qu’elle navigue habilement entre références au monde réel et la poésie surréaliste pour se prêter à des niveaux de lecture variés. Les enfants seront sensibles aux dessins et péripéties, les adultes pourront choisir d’y discerner comme un conte philosophique – ou lâcher prise et accepter de se laisser bercer par les images, c’est selon.

L’interprète ponctue le tout de rares interventions en jeu, qui vont venir souligner certaines péripéties. Peut-être que certains trouveront ces deux ou trois irruptions un peu surjouées, ou un peu superflues, la narration étant en tout état de cause parfaitement claire. Mais cela a aussi le mérite d’ajouter une dimension à la dramaturgie en la faisant un peu porter directement par l’interprète. Et cela clarifie peut-être un peu les enjeux pour les plus jeunes spectateurs – encore qu’on puisse imaginer que le film est en tout état de cause très simple à suivre, et que son charme ne dépend pas de la compréhension intellectuelle d’une histoire à suivre étape par étape.

Bricolage et imaginaire

Comme une cerise sur un gâteau déjà réussi, Arthur Delaval captive aussi par son inventivité. Sa façon de morceler l’image en plusieurs cadres, pour ensuite les déborder, est déjà assez expérimental. Il y a en la matière de belles idées, un jeu sur l’interception des projections, les escamotages, un clin d’œil au corps-castelet qui est ici corps-écran. Tout cela contribue, mine de rien, à déployer l’image hors de ses deux dimensions initiales, pour la faire vivre dans l’espace. Cela ouvre aussi les possibilités offertes à l’imagination, puisque l’image suggère elle-même que des milliers d’autres images vivent dans les recoins situés hors champ.

Les effets sonores tirés d’instruments improbables réservent aussi de jolies surprises. Des instruments astucieusement motorisés se mettent en marche et surprennent le public – les enfants fascinés iront y coller leur nez à la sortie, mais les plus vieux ne sont sans doute pas moins curieux.

Tout cela participe à tisser un cocon fertile, qui laisse l’imaginaire se déployer dans un espace où tout devient possible. La grande proximité dans le rapport scène-salle n’est pas non plus étranger à cet effet, non plus que la bonne humeur communicative de l’artiste, qui prend un plaisir évident à partager sa création avec les festivaliers.

On ne peut pas faire autrement que de recommander ce spectacle, sans réserves, au petits comme aux grands. C’est le genre de spectacles qui vous met dans un état de ravissement, comme suspendu sur un petit nuage cotonneux, parenthèse enchantée qui vous entraîne loin du quotidien.

Un bonbon doux et fruité, qui ne laisse qu’un regret : celui de ne pas durer plus longtemps…

On serait curieux de voir la forme originale de ce spectacle, qui jouait en caravane… dommage que le festival RéciDives n’ait pas programmé les deux !

 

Arthur Delaval : dessins, montage, musique, machinerie, jeu

Guilhem Bréard : aide à l’écriture du scénario du court-métrage

Mathieu Fernandez : machinerie, construction

Guillaume Bertrand : mapping

Laura Dahan : mise en scène

Manuel Marcos : aide à la mise en scène

Mélissa Azé : regard extérieur & production

Photo : © Pierre Acobas

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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