Musique

[Live-Report] Visitors, un ciné-concert hypnotique

[Live-Report] Visitors, un ciné-concert hypnotique

28 mars 2017 | PAR Alice Aigrain

Ce week-end, la Philharmonie de Paris invitait son public à tourner son regard et son ouïe de l’autre côté de l’Atlantique. Le format du ciné-concert y était mis en avant avec la projection de Birdman, et d’un ovni cinématographique : Visitors de Godfrey Reggio. Créée en collaboration avec Philip Glass, l’œuvre unique se vit comme une expérience qui mène de la lenteur à l’hypnose.

Regardeur-regardé

Ce sont des plans fixes qui s’étirent dans le temps, des travellings d’une telle lenteur que le mouvement se perçoit à peine, des ralentis ou des time-lapse. La relativité du temps cinématographique se redéfinit à chaque plan dans le cinéma de Reggio, il s’étire, se distord pour mieux se condenser juste après. L’écoulement temporel s’expérimente dans un entre-deux, entre celui linéaire du monde du spectateur et celui inconstant des plans-séquences. Se déroule devant les yeux du spectateur une série de portraits et de paysages. Une femme gorille ouvre la séance. S’en suit un défilé de visages. Regards fixes, ils bougent à peine, exprimant une émotion ou au contraire scrutant la caméra et par le biais de l’écran les spectateurs. Entrecoupé de plans de paysages urbains ou naturels, à force de distendre et d’étirer le temps, tout semble devenir virtuel. Que regardons-nous, sommes-nous les regardeurs ou les regardés ? À force d’esthétisme, le réel se perd, pour finalement interroger notre propre rapport au monde et aux technologies. À cette expérience vécue se confronte un propos qui émerge de plus en plus explicitement. Le regard caméra des portraits se transforme peu à peu en regard sur un écran. Pourtant rien n’a changé si ce n’est cette morne intensité dans les yeux et cette luminosité blanchâtre qui éclaire désormais les visages. La mise en abîme devient le propos central : retour sur le plan fixe du gorille, puis à l’aide d’un travelling, la caméra prend du recul, finalement nous regardions le plan serré sur un écran d’une autre salle de cinéma. Désormais plus large, le champ laisse apparaître la salle de cinéma où des spectateurs regardent eux-mêmes le plan du gorille.

Flots d’arpèges en adagio

Les plans se succèdent ainsi, sans surprise, sans accent, sans à-coup, accompagnés par la composition de Philip Glass qui se déroule comme le pendant du processus visuel mis en place par Godfrey Reggio. On y reconnaît le style du compositeur, mais le tempo s’est considérablement ralenti. La puissance et le tutti orchestrat sont inexistants. Nous sommes là aussi dans un entre-deux moelleux, un confort au rythme de croisière. Tout est fait pour que l’esprit vagabonde et laisse place à la rêverie, la musique oscille doucement, accompagne les lents travellings qui se déplacent lentement dans l’espace. Les répétitions des notes et des arpèges jouent elles aussi de la non-linéarité du temps. Pas de force ni de virtuosité, l’Orchestre de Paris dirigé par le Michael Riesman (le chef d’orchestre du Philip Glass ensemble) doit au contraire se faire oublier sans disparaître, devenir le complément de l’image pour créer une expérience synesthésique, recherchée tant par le réalisateur que par le compositeur. Philip Glass s’est tourné très jeune vers l’étude de la musique du sitariste Ravi Shankar. Il renoue peut-être ici avec ses premières émotions de jeunesse, vers cette musique qui invite à la méditation. Il déclarait en 1976 « La fonction narrative s’est complètement déplacée d’une histoire que l’on raconte à une histoire que l’on vit ». À l’aune de cette idée, difficile de ne pas voir dans cette création de 2013, une invitation à une expérience aussi méditation qu’hypnotique.

©rédit photo :William Beaucardet

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