Danse

Katerina Andreou et Oona Doherty à Pompidou pour des performances de haut vol

Katerina Andreou et Oona Doherty à Pompidou pour des performances de haut vol

19 mars 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Dans le cadre de Vivez l’art sur scène !, sa programmation de spectacles vivants, le Centre Pompidou invitait le week-end dernier deux jeunes chorégraphes de talent, Katerina Andreou et Oona Doherty. Cette soirée en diptyque placée sous le signe de la performance physique fût parcourue de moments d’une intensité et d’une communion avec le public rares.

Figures à la pointe de la danse contemporaine, les chorégraphes Katerina Andreou et Oona Doherty, respectivement grecque et irlandaise ont offert au public deux heures de spectacle enthousiasmantes. Chorégraphes et interprètes de leurs propres créations, les deux jeunes femmes ont livré le meilleur de leur art pour une soirée danse qui tenait tout autant de la performance. Explosives, indomptables, sauvages, farouches et généreuses, elles ont pris chacune à bras le corps leur pièce, pour la mener au bout d’une forme de perfection, se dépassant elles-mêmes.

Dans la pénombre, le public aperçoit d’abord une estrade striée de scotch blanc, marqueur d’un espace géométriquement délimité. Une silhouette apparaît. Elle vient poser un vinyle. Le son pénètre les corps. C’est de la house, une musique associée à la fête, aux excès, venues des quartiers populaires de New York et Chicago. Katerina Andreou se tient là, seule, puis se laisse emporter par elle. Sa danse stroboscopique tient plus encore du combat savamment maîtrisé, réglé en trois rounds, que de la transe. Il s’agit toujours d’aller au-delà de soi, mais ici, dans les règles de l’art. Chaque beat, un geste. Encore, et encore, et encore. Le mouvement est hypnotisant. Le public se laisse emporter par cette figure énergique qui ne cesse de revenir à l’assaut. Chaque geste, un uppercut à l’inertie. Puis la fête est finie, le vinyle est retourné. Andreou a remis son T-shirt blanc et vient saluer, souriante, triomphante… Un combat énigmatique, qui peut paraître aussi bien absurde que grandiose vient de se jouer. Personne n’a perdu, la musique s’est seulement tue. L’énergie transmise par l’interprète reste dans l’air, électrique et presque palpable. Avec son spectacle BSTRD découvert l’année dernière au festival June Events, Andreou nous donne une vraie leçon de danse en présentant son travail d’épuisement du geste. Élève d’Emmanuelle Huynh, Katerina Andreou fait partie des personnalités du monde de la danse contemporaine que l’on remarque.

Ensuite place à la jeune Irlandaise. Comment bouder son plaisir de voir Oona Doherty sur scène ? La danseuse et chorégraphe irlandaise nous a une fois de plus scotchés avec une reprise musclée de sa pièce Hope Hunt and the Ascension into Lazarus que nous avions découverte l’année dernière également, aux Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis. Issue du milieu Hip Hop, une formation dont elle se revendique, Oona Doherty maîtrise également parfaitement le vocabulaire classique de la danse contemporaine. Avec rigueur, précision, elle offre son travail au public avec une volonté de partage sincère et émouvante, sans faux semblant. Après l’heure  de transe rythmique passée avec la Grecque explosive, le public est invité à suivre les médiateurs du Centre Pompidou… qui le conduit dans les entrailles de l’institution, à travers les murs gris des réserves. Puis tout le monde s’asseoit au beau milieu du parking en sous-sol du musée, comme pour recréer un cypher, – cercle formé lors des battles de Hip Hop.

Une vieille voiture grise de type Volvo arrive en trombe. Un jeune gars des rues, crâne rasé, nous toise. La musique est à fond. 10 secondes, les cœurs s’arrêtent. Puis le conducteur ouvre le coffre, un corps roule. Il se relève. Règlement de compte qui tourne à la battle. Une coupole à peine terminée et les spectateurs comprennent que le B-boy n’est autre qu’Oona Doherty. Incisive, elle va vers le public, elle va au-devant des peurs, des réticences, de son regard franc et encourageant, ébauche des dialogues articulés autour de mimiques, de sons inaudibles, puis prend l’une des spectatrices dans ses bras, dans une accolade au-delà des mots, faisant de chaque geste un instant de grâce. Car la jeune Irlandaise a le don d’aller à l’évidence, sans détour, rendant toute sa puissance expressive et narrative au Hip Hop et à la break dance en particulier.

Entre new style, krump et voguing, Doherty créé son propre répertoire, empruntant à différents vocabulaires pour servir son propos. Ce qu’elle cherche à faire, c’est donner une voix aux plus humbles : les hommes pauvres, les femmes au bout du rouleau, les pères issus des milieux populaires qui ne savent pas trop y faire, les gangsters candides mais téméraires… Et quand à la fin du spectacle, la coulisse de l’arrière-scène s’ouvre sur un technicien installé devant le foot, et qu’elle invite la salle à venir boire une bière avec elle sur scène, on comprend bien que l’idée de casser les barrières entre culture classique et culture populaire n’est pas quelque chose qu’elle prend à la légère. Elle le fait là, maintenant, avec autant de simplicité que de talent.

Pour plus d’informations sur la programmation de spectacles vivants du Centre Pompidou.

Visuel : Simon Harrison

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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