Danse

À la Villette, Dimitris Papaioannou flirte avec la poésie de Pina Bausch

À la Villette, Dimitris Papaioannou flirte avec la poésie de Pina Bausch

11 juillet 2019 | PAR Paul Fourier

S’attaquer à la statue du commandeur de Pina n’est pas sans risque ; Alan Lucien Oyen en a fait récemment la cruelle expérience en essayant d’imiter l’inimitable. La démarche du chorégraphe grec, Dimitris Papaioannou se révèle  beaucoup plus fructueuse car il ouvre son propre travail aux danseurs de Wuppertal. L’univers de Pina nourrit celui de Papaoiannou, il ne le phagocyte pas.

On s’est habitué, avec Still life et The Great Tamer, aux codes de l’artiste grec ; les corps déstructurés comme s’il s’agissait de marionnettes, les incursions dans des mythologies diverses, les équilibres instables, cet art de la lenteur et de la répétition couplé avec des accélérations fulgurantes et désordonnées, sont les multiples lettres d’une signature que l’on reconnaît désormais aisément.

La pièce débute sur un mouvement collectif qui n’eut pas déparé dans une pièce de Pina, où le groupe, tel un lombric, avance sur des chaises et renouvelle sans cesse sa progression grâce à un relais solidaire. Les femmes, les hommes sont côte à côte ; il n’y a pas de différences entre eux. Le groupe va s’éparpiller et progressivement, chacun va retrouver sa place dans un partage des rôles beaucoup plus sexué. À la fin, la solidarité s’en sera allée et un homme, resté seul, devra renouveler le parcours des chaises. Jusqu’à s’effondrer, épuisé.

Il n’est pas anodin que cette première scène s’appuie sur la chaise, objet ô combien emblématique de l’univers de Pina depuis Café Müller. Elle fait aujourd’hui le pont et les danseurs sont bien les acteurs du passage de relais entre les deux artistes. Ils sont issus du Tanztheater Wuppertal et nous sont tellement familiers ; ils continuent de travailler pour la mémoire de la grande chorégraphe allemande mais commencent désormais à explorer de nouveaux chemins. Papaioannou, comme le faisait Pina Bausch, les a inclus dans le processus et de cette coopération est né Since she.

Le chorégraphe grec est un artiste, un esthète du mouvement ; il malmène parfois ses danseurs, les rend infirmes ou entravés, puis les libère et démontre ainsi le miracle de l’énergie vitale. Comme un peintre, il compose des tableaux. Mais de la nature morte naît la nature vivante. Il nous montre des vierges aux couronnes de flèches ; il cache les corps puis nous les dévoile, parfois nus et beaux. Il tend moult obstacles sur la route de ses danseurs et lorsque ceux-ci les ont franchis, nous sommes libérés avec eux.

Il joue avec les équilibres. On pense que ça va chuter, casser et ça ne chute ni ne casse. A force de jouer avec les membres des danseurs, il lui arrive de les multiplier et l’on se retrouve avec une femme à huit jambes espiègles. Comme dans la vraie vie, les hommes se battent et cherchent à maltraiter les femmes, mais celles-ci, comme chez Pina, ont bien de la ressource. Il nous donne à voir un arbre de vie pour mieux le déraciner, l’abattre et le replanter dans une belle métaphore du renouvellement du monde et de ses espèces.

On se demande si Pina est revenue tenir la baguette de Dimitris lorsque apparaît Ophelia Young revêtue de sa robe de papier qu’il faut ventiler sans cesse pour qu’elle ne s’effondre pas. Papaioannou et Bausch ont ce rare talent en commun, alors que nous sommes alanguis et aux lisières de l’ennui, pour nous ébahir en nous faisant basculer dans la plus grande des poésies ou en nous injectant subitement une dose d’adrénaline lorsque les danseurs entrent en sarabande bondissante et libératrice.

Pina était unique ; Papaioannou a su comprendre qu’un hommage n’est jamais plus beau que lorsqu’on entr’ouvre la porte au fantôme afin qu’il pénètre dans notre univers pour y apporter un peu de son souffle d’antan. C’est parfaitement réussi et c’est justement et simplement beau.

À la Grande Halle de la Villette, du 8 au 11 juillet

© Julian Mommert

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