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Dimitris Papaioannou, magicien des corps et de l’esprit

Dimitris Papaioannou, magicien des corps et de l’esprit

22 février 2019 | PAR Paul Fourier

Le chorégraphe grec continue sa tournée avec « the great Tamer ». Il fait escale trois jours, pour le grand plaisir du public, au Théâtre des Louvrais de Pontoise.

Il est des œuvres dont on se demande quel est le réel point de départ. Serait-ce cet homme reposant sur la scène et qui va se dénuder et répéter inlassablement les mêmes gestes une heure quarante durant ? Ou tout compte fait, n’y a-t-il ni début ni fin et doit-on accepter de se laisser gagner par la répétitivité des choses comme sont la vie et l’histoire de l’humanité ? Répétitives.
Car c’est à un voyage terrien et épique auquel nous convie Dimitris Papaioannou, celui des origines (du monde) façon Courbet en masculin, des grands créateurs, de l’humus qui a enseveli nombre de chefs-d’œuvre et des corps meurtris. C’est un voyage dans le temps et l’espace jusqu’à remonter aux confins de notre civilisation et en explorer quelques-unes des étapes sublimes. Un voyage où, défiant le temps et l’espace, on rencontre Rembrandt, le Greco et Botticelli et on fait un clin d’œil au 2001 de Kubrick. On y croise des étapes picturales ou musicales comme ce Danube bleu, œuvre sucrée, répétitive et belle, choisie comme leitmotiv, mais triturée, alanguie comme un matériau souple.
Mais « the great Tamer » est également un lien avec notre contemporain. Bien sûr celui de la Grèce de 2017 qui n’est plus celle de Socrate tout en en étant la continuité ; c’est aujourd’hui un pays tout aussi trituré par ses créanciers que le sont les œuvres que le chorégraphe passe à la moulinette. Et puis, qui est finalement cet homme du début, qui semble serein, mais dont le repos ressemble, à s’en méprendre à la mort ? Est-il le garçon de ce fait divers persécuté par ses camarades et qu’on retrouva enseveli dans la terre boueuse ?
La nudité est donnée à voir, car Dimitris Papaioannou la trouve belle ; c’est un des éléments de son langage. « Faut-il la cacher d’un voile pudique ou l’exposer ? » nous interrogera-t-il à plusieurs reprises. Cette nudité montre un corps parfois intègre, parfois désarticulé comme l’est le Danube bleu, ralenti et tronçonné. Et ce corps, disséqué ou dévoré, sonne comme les signes d’une époque cannibale qui dévore ses enfants. L’humain, décrit par l’artiste grec (qui en sait quelque chose par ses origines comme par son universalité), est capable du meilleur comme du pire, du beau comme du monstrueux.

Il est ainsi besoin de chercher au plus profond de nous et de notre terre ; les danseurs creusent et nous donnent envie de creuser pour connaitre, voir, aimer ce que nous découvrons ou retrouver les traces d’un être humain, dont l’histoire est à la fois singulière et commune à tous. Et cette exploration ne doit pas empêcher de prendre garde à cette terre nourricière dont le blé peut prendre la forme de flèches acérées.
Les corps volent, se défient de la pesanteur, marchent la tête en bas, ont des capacités infinies et font le lien avec l’art avec lequel ils ont comme point commun le sublime. Ils s’étreignent aussi jusqu’à établir une fusion entre le féminin et le masculin.

Dimitris Papaioannou fait partie de ces grands créateurs, comme Pina, dont il faut accepter dès le début qu’il nous emmène faire un voyage dans son imaginaire, dans ses repères, dans ses passions et ses amours. Ce voyage juste beau nous laisse sereins et illuminés presque comme à l’issue d’une thérapie réussie. Papaioannou est un des grands perfomers-chorégraphes de notre époque. Il ne faut rater aucune de ses créations.

« The great Tamer » a été créé à Athènes en 2017, est passé au festival d’Avignon le même été (ou nous avions trouvé ce moment puissant et magnifique, c’est ici) et a entrepris une longue route qui continuera à Aix-en-Provence avant l’Allemagne, la Chine et le Japon.
Dimitris Papaioannou rejoindra la route des danseurs du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch à la Villette du 8 au 11 juillet.

© Julian Mommert

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