Danse

« Bon voyage, Bob ! » un nouveau spectacle du Tanztheater de Wuppertal

« Bon voyage, Bob ! » un nouveau spectacle du Tanztheater de Wuppertal

02 juillet 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

Confiée à un chorégraphe et metteur-en-scène norvégien, « Bon voyage, Bob » confronte les danseurs du Tanztheater de Wuppertal, tous orphelins de Pina Bausch, à un jeune artiste jusque là étranger à leur monde.

Cet univers si particulier du Tanztheater

Voilà une pièce qui débute par une scène très étrange, vite angoissante, où l’une des danseuses « historiques » du Tanztheater de Wuppertal, Helena Pikon, raconte un rêve prémonitoire qu’elle fit, il y a plus de dix ans, lors d’un voyage en Turquie avec son frère. Et la façon brutale, à son retour en Europe, dont elle apprit la mort accidentelle de ce frère qu’elle venait de quitter dans la certitude de prochaines retrouvailles.
Helena Pikon y est parfaite, excellente actrice, sobre et juste. Face à elle, son interlocuteur, Andrey Berezin, est également très bien. C’est lui qui a remplacé le Jan Minarik des débuts du Tanztheater dans les rôles de méchants, d’oppresseurs, de Père Fouettard. Et sa froide inhumanité affichée rend le drame narré par Helena Pikon plus douloureux encore.
A cette scène vont en succéder d’autres, excellemment interprétées, remarquablement mises en scène, même si leur finalité demeure sujette à caution, et où apparaissent successivement tous les danseurs du Tanztheater de Wuppertal qui ont été retenus ou qui ont voulu participer à la création de ce spectacle confié au Norvégien Alan Lucien Oyen. Vont s’y illustrer tour à tour Nazareth Panadero, Julie Shanahan, Nayoung Kim, Tsai-Chin Yu, Regina Advento, Aida Vainieri ainsi que toute une série de nouveaux venus dans la compagnie qui n’auront jamais travaillé avec Pina Bausch, mais qui s’insèrent miraculeusement bien dans cet univers si particulier et si fort du Tanztheater de Wuppertal.

L’apanage de la troupe de Wuppertal
Mort, disparition, absence, deuil, chagrin : les thèmes de « Bon voyage, Bob » semblent s’être imposés à la suite de conversations qu’Alan Lucien Oyen a menées avec les interprètes. Il n’a certes pas reproduit le procédé des questions utilisé par Pina Bausch, questions auxquelles chacun de ses danseurs préparait une ou des réponses travaillées en solitaire ou à plusieurs, et qui devenaient le matériau du spectacle à venir, mais il a eu l’intelligence et la sagesse de continuer dans une voie qui fait des interprètes des figures essentielles à la construction d’un ouvrage. Ainsi, avec des variantes, il reste proche de la fondatrice de la troupe, son illustre modèle, et il ne trahit pas cette collaboration étroite existant entre le metteur en scène et les interprètes qui est l’apanage de la troupe de Wuppertal.
Si ces derniers sont si remarquables, comme acteurs tout comme danseurs ; si le début de l’ouvrage semble annoncer une vraie réussite du metteur en scène et chorégraphe norvégien à qui est échu l’honneur redoutable de prendre un moment la succession de l’une des plus grandes artistes de la scène chorégraphique et théâtrale du XXe siècle ; si la scénographie d’Alex Eales, constituée de panneaux mobiles hétéroclites qui semblent être l’envers de vieux décors d’un autre âge, demeure d’une certaine façon dans la ligne esthétique du Tanztheater, celle notamment du Rolf Borzik de « Kontakthof » ou de « Barbe Bleue »; si l’influence très visible de l’univers du cinéma n’est pas déplaisante, quoiqu’un peu appuyée et pas forcément utile ; bref si tout s’annonce sous les meilleurs auspices tant la mise en scène paraît maîtrisée (hormis des choix musicaux d’une affligeant médiocrité), on déchantera bien vite.

Un propos qui n’évolue pas, se répète, s’enlise…

Cette succession de scènes, de saynètes, ponctuée de rares solos dansés, et qui apparaît bientôt interminable et parfaitement gratuite, ces redites qui au bout d’un moment deviennent insupportables et stériles : tout annonce insensiblement une absence de propos réel et au fond beaucoup de prétention de la part du metteur en scène.
Oyen a choisi un thème qu’il ne sait pas dominer et dont il ne sait bientôt que faire. Car en fin de compte, le propos de l’ouvrage n’évolue pas, se répète, s’enlise, apparaît enfin inexistant. Les défauts du théâtre dansé d’aujourd’hui, bavard, faussement savant et sans génie, ces défauts s’accumulent. Faute de sens donné à la pièce, faute de pensée solide, les textes de la main même d’Oyen, sont assommants et gratuits. Bref, bien avant la fin de la première partie, qui dure tout de même près de deux heures, le spectacle est devenu étouffant. Et ce n’est rien quand on sait qu’il faudra encore s’appuyer près d’une heure et demie d’une production qui n’a plus de souffle, qui se traîne laborieusement, avec pour seul but apparent celui de durer le plus longtemps possible

La saveur d’un produit surgelé

Certains spectateurs, parmi ceux à qui le travail du Tanztheater est familier, mais à qui la nostalgie d’un univers qu’ils ont connu et aimé ôte apparemment tout sens critique, certains s’extasieront sur le fait qu’Oyen ait voulu se placer ici dans la lignée de Pina Bausch. Certes, mais comme tant d’autres, puisque cette dernière a profondément influencé la scène chorégraphique et théâtrale, en Europe et ailleurs, où elle a été furieusement imité et pillée.
A quoi bon cependant ressembler peu ou prou à ce qui s’est déjà fait, surtout quand ce n’est que pour en livrer une pâle copie, même s’il est indéniable qu’0yen peut faire preuve d’un réel talent de metteur en scène et de directeur d’acteurs ? A quoi bon prétendre à une durée indéfiniment étirée quand on n’a pas les moyens de se maintenir à flot ? D’une pièce qui s’annonçait vigoureuse et remarquablement tenue, Oyen a fait un lamentable pensum en ayant l’imprudence, pour ne pas dire l’impudence, de vouloir se maintenir durant plus de trois heures sans avoir rien à dire de structuré. A l’image même de Pina Bausch, il faut le dire, qui aura un temps multiplié des pièces interminables, dont la durée était bien souvent inversement proportionnelle à l’intérêt qu’elles offraient, et dont bien des séquences n’étaient rien d’autre que les fades redites de chefs d’oeuvre antérieurs.

On pourrait alors suggérer aux nostalgiques du Tanztheater qu’il est aussi vain de penser voir perdurer l’univers de Pina Bausch dans cette réalisation d’Oyen que d’imaginer retrouver le souvenir des saveurs de l’enfance dans des mets surgelés. Car au fond, c’est un peu ce à quoi fait penser « Bon voyage, Bob ». A un plat surgelé, préparé selon les règles, mais au fond n’offrant aucune vraie saveur.

Raphaël de Gubernatis

Jusqu’au 3 juin. Au Théâtre de Chaillot, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville ; 01 53 65 30 00 ou www.theatre-chaillot.fr

 

Visuel :  Bon voyage, Bob de Alan Lucian Oyen,Tanztheater Wuppertal Pina Bausch, transmise par le service de presse du Théâtre de la Ville.

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Raphaël de Gubernatis

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