Cirque
Rapprocher fiction et vérité, par le corps et par le son

Rapprocher fiction et vérité, par le corps et par le son

01 novembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Rapprochons-nous est une forme courte de la cie Mondiale Générale (Alexandre Denis et Frédéric Arsenault) programmé au festival CIRCa, qui s’inscrit dans un ensemble plus vaste intitulé Refuge. Un « cirque de situations » pour reprendre les mots de la compagnie, où un duo se tient en équilibre sur un bastaing, tandis qu’un perchman capte les sons.

Simplicité intimiste, un cirque du chuchotement

La proposition d’Alexandre Denis et de Frédéric Arsenault n’est pas plus longue que cela à décrire. Il faut juste y ajouter que le perchman ne capte pas seulement les conversations entre les deux acrobates, mais promène également son micro aux alentours de la salle. Et que le son est retransmis par l’intermédiaire de dizaines de postes de radio disséminés dans les gradins. Malgré l’apparente simplicité de la proposition, il se passe quelque chose de particulier entre les artistes et le public, un courant passe et saisit le spectateur.

Pour l’essentiel, le spectacle repose bien davantage sur le dialogue entre les deux protagonistes en scène que sur leurs performances d’équilibristes, ces dernières nourrissant en partie le premier. Bien sûr, leur numéro n’est pas à la portée du premier venu, et certains équilibres tenus sont plus que périlleux – la chute est d’ailleurs acceptée comme partie intégrante de la vérité du spectacle.

Car il nous semble que c’est surtout là que se trouve la recherche menée par les artistes : atteindre une certaine qualité de vérité, une sorte de révélation de l’intime qui se fait au travers de l’effort physique et d’une forme de douleur aussi, induite par l’inconfort de se tenir ainsi perchés à deux sur une surface de quelques centimètres carrés. Le fait de capter les respirations, le froissement des vêtements, les imperceptibles bruits de l’effort, contribue à immerger le spectateur dans la dimension physique de la performance.

Troubler les frontières, marier le réel à la fiction

La conversation presque chuchotée entre les deux complices, révélée par le micro, fait des allers-retours entre le passage indispensable d’informations sur le numéro – qui a l’équilibre, qui a besoin de changer de position, qui souffre, qui tient, etc. – et une conversation fragmentaire, informelle, presque tendre, entre deux hommes qui semblent s’apprécier et se connaître à fond. Les frontières entre réel et fiction se brouillent.

Il est certain que toute la communication relative à l’équilibre est un discours qui renseigne sur le réel : on voit les mouvements réalisés en direct, on lit la douleur et l’effort physique sur les visages. En revanche, on ne sait quelle est la part de fiction dans les confessions qui se chuchotent entre les deux artistes relativement à leurs vies, leurs boires et leurs déboires. Ils sont drôles. Ils sont sympathiques. Ils sont charmants. On a envie de les croire, de croire qu’on surprend un morceau de leur intimité, d’oublier qu’on est 80 dans la salle à les regarder et qu’ils sont très conscients de jouer pour nous.

Au-delà de ce trouble, qui joue avec nos repères et s’appuie sur des effets d’aura pour nous manipuler – « regardez, l’exercice est vrai, l’effort est vrai, les corps ne mentent pas, donc tout le reste doit être vrai également » – il faut dire que la complicité entre les deux acrobates est parfaitement délectable, qu’ils font preuve d’un humour un peu sarcastique tout-à-fait réussi, et qu’on prend un grand plaisir à suivre tout le dialogue.

Par le commentaire, les deux circassiens nous donnent également accès à quelque chose de leur numéro qui n’est pas normalement accessible : une vue de l’intérieur, une notion de ce qui se joue dans les corps et de comment on compose à deux pour tenir un numéro. Le procédé n’est pas neuf – on pense notamment à Une pelle, d’Olivier Debelhoir – mais il est intelligemment utilisé ici.

Dispositif élaboré… et sous-employé ?

On doit avouer être un peu décontenancé, par contre, par le dispositif. Le fait que la conversation, presque inaudible, soit captée par un perchman, pourquoi pas, comme une manière de souligner qu’il s’agit d’une sorte de reportage sur le réel, une investigation, quelque chose qui ne serait pas délibérément donné à entendre mais qui est surpris. Mais finalement on a du mal à ne pas s’imaginer que le spectacle donnerait la même chose avec un simple micro suspendu au-dessus de la tête des deux circassiens.

De même, les sons captés dans le reste de la salle par le micro nous restent obscurs : il y a une certaine poésie à tout cela, mais le sens nous échappe… peut-être la clé réside-t-elle encore dans la révélation de ce qui n’aurait pas été normalement audible ?

Enfin, le parti-pris de diffuser le son à travers des postes de radio qui envahissent l’espace dédié au public n’est pas plus clair : on s’attendrait à ce qu’un tel dispositif produise quelque chose de fort – de l’ordre du sens ou de l’ordre du sensible peu importe – mais de fait il est ignoré pendant toute la durée du spectacle, et le public est abandonné à comprendre ce qu’il signifie. Il renvoie sans doute au monde du reportage radiophonique, et donc constituerait une citation d’une convention de description du réel qui vient renforcer l’interrogation sur la place de la fiction dans la proposition spectaculaire – mais si c’est le cas, ce n’est vraiment pas flagrant.

En somme, Rapprochons-nous est un spectacle plaisant autant qu’intrigant, sans histoire (au sens d’une narration) mais pas sans histoires, qui brouille astucieusement les cartes en même temps qu’il nous embarque dans le rapport entre les deux interprètes. Une proposition astucieuse, mais peut-être un peu trop, une partie de ce qui est donné à comprendre restant assez indéchiffrable.

Rapprochons-nous sera le 12 novembre au Champ de Foire – St André de Cubzac (33), et le 13 novembre au Sirque – Nexon (87).

Acrobate sur bastaings : Alexandre Denis et Frédéric Arsenault
Création sonore : Julien Vadet
Regards extérieurs : Edith Amsellem et Claudine Charreyre
Construction : Timothé Van Der Steen
Lumières : Christophe Bruyas

Photo : ©Pierre Barbier

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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