Cirque
Mathieu Gary : l’acrobate philosophe nous fait nous envoler

Mathieu Gary : l’acrobate philosophe nous fait nous envoler

25 juin 2022 | PAR Thomas Cepitelli

Dans une conférence référencée et décalée, le membre de la compagne La Volte Cirque dresse le portrait technique et sentimental du saut périlleux. Renversant !

Dès l’entrée du public, le ton est donné : sur un écran blanc des conseils pour réussir un salto sont donnés. Faussement sérieux puisque l’on nous propose, une fois étendu par terre, de recommencer puisque l’on aura râté. Cet espace de projection se transformera en matelas de réception pour les sauts à venir. Et c’est là que tient toute la réussite de cette pas si « petite forme ». Un aller-retour permanent entre savoir et monstration, discours et pratique.

Un geste technique…

Mathieu Gary émeut autant qu’il intéresse. Il raconte ses débuts de tout jeune élève de l’école de cirque de Champfleury près d’Avignon où il a grandi. Debout sur ce tapis de réception, il s’apprête à exécuter seul son premier saut périlleux et il comprend que cet espace censé le protéger. Mais c’est celui aussi qui l’empêche d’aller plus haut dans l’exécution. Le temps semble se concentrer et on le voit sur l’écran, petit garçon, dans ce qui doit être un de ses premiers spectacles de fin d’année dans son école. On est au bord des larmes en imaginant ce qu’il faut de patience, de ténacité et de générosité pour laisser ce jeune garçon un peu maladroit devenir un tel artiste accompli.

Une des réussites incontestables de Faire un tour sur soi même est de nous intéresser pendant plus d’une heure à des questions techniques que nous ne nous serions sans doute jamais posé. Comment nomme-t-on la figure de départ d’un saut ?Et le temps suspendu dans le vide ? Et comment appelle-t-on un saut de côté ? Ou bien encore un double saut où s’insèrerait une pirouette de côté ? A chaque figure son nom, comme une liste à la Prévert. En égrainant les noms, les références comme celle de l’Italien Archangelo Tuccaro qui écrivit le premier manuel connu d’acrobatie qui s’intitule Trois Dialogues de l’exercice de sauter et voltiger en l’air, Mathieu Gary nous passionne, nous fait rire, nous émerveille. Il nous apprend combien ce geste vu si souvent sur les places des villes, sous les chapiteaux, dans les gymnases est en soi un prouesse magnifique, une promesse de poésie.

…autant que philosophique

Un des autres éléments forts de la proposition est sans doute de nous faire réfléchir à la portée sociologique, anthropologique et philosophique de ce geste circassien. Accroupi sur sa table de conférencier, l’acrobate évoque avec précision et simplicité les travaux de Marcel Mauss sur le geste et le bio-pouvoir pensé par Michel Foucault. Ces deux figures tutélaires sont ici convoquées pour montrer combien nos gestes sont conditionnés par notre milieu social, notre genre, notre âge mais aussi par ce qui est permis ou non par la loi et l’Etat dans un espace donné. Le saut se fait donc geste de refus, de contestation, de révolte. Le saut comme condition possible voire nécessaire d’une révolution.

Par son formidable talent de conteur (on se souviendra longtemps de son interprétation d’un philosophe illuminé et d’un prête énigmatique), par sa sincère volonté de partager les ficelles de sa pratique et par son savoir-faire incontestable Mathieu Gary signe ici un « petit » bijou de cirque.

Faire un tour sur soi même est programmé dans l’excellent festival Le Mans fait son cirque.

Visuel © Etienne Charles

Les Goûts et les Couleurs, comédie française bien écrite
Regards du Grand Paris, exposition sur une géographie en formation
Thomas Cepitelli

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