Cirque
“De bonnes raisons” de déraisonner, ou petit traité de philosophie du risque appliquée

“De bonnes raisons” de déraisonner, ou petit traité de philosophie du risque appliquée

04 février 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

La Volte Cirque présente ces jeudi 3 et vendredi 4 février à Pantin (93) sa nouvelle création, intitulée De bonnes raisons. Un spectacle poético-philosophico-circassien, qui se présente comme une recherche en direct, recherche de l’âme du jeu ou de l’âme de la prise de risque, on ne sait plus trop tant les deux sont mêlées.

Un duo habitué à (d)étonner

La Volte Cirque, c’est le duo formé de Matthieu Gary et Sidney Pin, qui n’en sont pas à leurs débuts, et qui nous avaient déjà régalés avec le très bon – et déjà très exploratoire – Chute !

On reprend les mêmes, et on recommence : De bonnes raisons trahit clairement sa filiation avec les spectacles précédents, en même temps qu’il rompt et qu’il approfondi. En tous cas, les deux circassiens gardent leur énergie et cette complicité joueuse qui pourrait bien être leur signature. La qualité de leur relation est tout le temps manifeste, faite d’écoute et de confiance, de fausse provocation et d’humour au second degré.

Parce que les deux interprètes arrivent à maintenir une grande justesse et beaucoup de spontanéité, malgré le très haut niveau d’écriture et de préparation, l’alchimie prend et le public marche à fond. Alors même qu’il sait que c’est préparé – mais comme le dit Sydney à un moment du spectacle : “Y’a qu’à ne pas leur dire.” Et ça fonctionne. Parce que le public a envie d’y croire, et que c’est suffisamment bien tenu pour que même les jeux de situation qui s’appuient sur la présence ou l’absence de quatrième mur ne brise pas une certaine candeur très premier degré.

On navigue donc ici dans un spectacle très performatif, où chaque personne en scène joue son propre personnage, tout en exposant son propre corps et en prenant des risques qui n’ont rien de simulé. Ce trouble entre la dimension du préparé-fictionnel et celle du présent-réel construit une convention de jeu très particulière, qui est typique de ce genre de spectacles de cirque d’exploration, où les artistes atteignent chaque fois une certaine vérité par la seule grâce de l’immédiate et irréductible présence du risque.

Un circassien peut cacher un philosophe

Exactement comme dans leur spectacle précédent, Matthieu Gary et Sidney Pin ont pris leur temps pour aller au fond de questionnements en lien avec leur pratique. Ici, le cœur autour duquel ils gravitent est la prise de risque. Tour-à-tour chacun des deux compères incarne un rapport différent au risque – celui qui anticipe trop, celui qui n’anticipe rien, celui qui y voit l’essence même de la vie, etc – et déroule sa petite argumentation… en mouvement. On est cependant moins dans le format de la pseudo-conférence, qui était utilisé précédemment, que dans celui d’une recherche à deux menée en direct, prenant le public à témoin.

C’est le mérite de ce genre de proposition de se faire dans la présence des corps et dans l’épreuve immédiate de ce qui est dit. La tension liée au risque est superbement bien construite dans le spectacle, avec quelques numéros vraiment osés, qui créent une conscience très forte de ce qui pourrait arriver – c’est la gravité qui est motrice de cette petite morsure d’angoisse, qu’il s’agisse de voir l’un des artistes haut perché et risquant la chute, ou d’observer un poids accroché à plusieurs mètres et qu’on devine en équilibre instable.

Ces situations, et le cheminement des performers-personnages autour de leur construction, sont le prétexte à des dialogues faussement naïfs, mis en scène pour le bénéfice du spectateur. On en arrive même, à plusieurs reprises, à d’assez denses monologues, quand on arrive au cœur de ce que le spectacle veut explorer. Sur le papier, on se dirait que c’est peu engageant, possiblement pédant, probablement générateur de longueurs. Il n’en est rien. Déjà parce que le duo fonctionne bien, comme on l’a relevé, et que les dialogues sont justes, l’immense majorité du temps. Aussi parce que l’humour et le second degré sont maniés à très bon escient – et font mouche à intervalle régulier. Et, enfin, que ces diatribes ne sont pas servies de façon statique, mais sont au contraire souvent délivrées dans un moment… de prise de risque.

Dans cette sorte de dialogue platonicien transposé au cirque et joué pour le bénéfice du public, on trouve quelques fulgurances qui touchent par leur justesse. L’idée que la prise de risque crée une responsabilité, et que cette responsabilité, étant partagée, relie celles et ceux qui sont impliqués, y compris dans la position du regardeur. L’idée aussi que le cirque nous touche à l’endroit de la prise de risque parce que tous nous sommes mortels, et que c’est cette certitude partagée de notre mort qui nous fait réflexivement tant d’effet quand se créent les moments de tension.

Un circassien cache surtout un circassien

On l‘a compris, le propos tout entier gravite autour du risque, sous toutes ses facettes : pourquoi on le prend, pourquoi il fascine, pourquoi il favorise une sorte de communion sous le chapiteau ou dans la salle. Mais le propos serait creux s’il n’y avait, dans les personnes de Matthieu Gary et de Sidney Pin, deux extraordinaires circassiens, capables d’aller chercher le risque et de se maintenir au bord de la catastrophe suffisamment longtemps pour rendre la chose palpable pour le public.

Quand Matthieu Gary se retrouve à 7 mètres du sol en train de faire des figures sur un mât chinois qui ne repose que sur une épaule de Sidney Pin, on n’a aucun doute sur le niveau de technicité de ce qui est montré. Le risque vient du danger, et pour créer le danger sans jamais le laisser échapper au contrôle il faut beaucoup d’entraînement et de discipline. Sous les dehors d‘une exploration un peu anarchique et par moments désopilante, c’est une série de numéros parfaitement maîtrisés qui est proposée. On pense au spectacle L’âne & la carotte de Lucho Smit (notre article), qui rivalisait lui aussi d’adresse dans ses numéros successifs tout en déroulant le fil de sa pensée critique, l’un donnant chair à l’autre.

Tout n’est pas aussi original que ce porté de mât chinois, et il n’en est d’ailleurs pas besoin. On retrouve  quelques figures déjà explorées dans Chute !, et puis un numéro de bascule habilement contourné, ce qui compte est ailleurs que dans la nouveauté. En plus de créer une situation de risque, Matthieu Gary et Sidney Pin arrivent à graduellement en rendre le public solidaire, en créant une extrême proximité avec lui, à tel point que les spectateurs et spectatrices du premier rang peuvent finir par craindre pour leurs membres si jamais l’un des artistes se loupe. Le rapport salle, autour du petit tapis circulaire, est donc habilement pensé pour servir le propos.

Aucunement pédant, absolument rythmé, assurément drôle, finalement très fin, tel est De bonnes raisons. Ce ne sont pas les raisons qui manquent d’aller le découvrir, par exemple les 11, 12 et 13 février au PPCM (Bagneux), les 24 et 25 février au Carré Magique (Lannion), ou les 7 et 8 mars à Spring (Cherbourg).

GENERIQUE
Ecriture et jeu : Matthieu Gary et Sidney Pin
Production : Elsa Lemoine et Clémence Mugard / l’Avant Courrier
Diffusion : Clemence Mugard / l’Avant Courrier
Régie générale : Etienne Charles et Julien Lefeuvre
Administration : Valeria Vukadin
Regard extérieur : Marc Vittecoq
Construction : Maxime Héraud / La Martofacture
Photo : (c) Damien Bossis

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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