Cirque
« Les Hauts Plateaux » de Mathurin Bolze, la collapsologie heureuse

« Les Hauts Plateaux » de Mathurin Bolze, la collapsologie heureuse

08 mars 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Ces 7 et 8 mars, SPRING, le festival des nouvelles formes de cirque en Normandie, accueille à La Brèche pôle national cirque de Normandie Les Hauts Plateaux de Mathurin Bolze (cie MPTA). Dans ce qu’il décrit avec justesse comme un « spectacle de trampoline et de mondes en suspension », le metteur en piste confirme son talent pour créer des environnements poétiques et inédits pour l’évolution des corps des circassiens. Avec une inventivité et une élégance qui ne se démentent pas, il campe un monde qui bascule, le rapport au monde qui se réinvente, la résilience par la joie et par l’adaptabilité. Puissant, émouvant, un spectacle qui marque.

Un spectacle à hauteur des attentes

A voir comment il avait dirigé les élèves du CNAC en 2019, on était très impatient que Mathurin Bolze revienne avec une grande forme, qu’il offre encore un de ces gestes scéniques dont il a le secret, un univers incarné mais poétique, à mi-chemin entre le familier et une irréelle étrangeté.

Les Hauts Plateaux ne déçoit pas. Le miracle opère, les spectateurs sont sous le charme de cette proposition juste, belle, poignante. Peut-être les ambitions annoncées par Samuel Vittoz, le dramaturge, dans la feuille de salle, sont-elles un peu excessives : non, le spectacle n’aborde pas « toutes les questions importantes de notre temps ». Mais il en aborde beaucoup, et d’essentielles, et il leur apporte non pas des solutions concrètes mais un horizon poétique d’espérance. Et c’est déjà beaucoup.

Scénographie collapsologique

On sait que Mathurin Bolze, acrobate amoureux du trampoline, aime à multiplier les plans verticaux ou inclinés, les surfaces où l’interprète peut prendre appui et rebondir, mais aussi les trappes, portes dérobées et autres coulisses. 

On retrouve ici tous ces éléments, à part les surfaces verticales, dans une scénographie évolutive dont le côté cour peut être « effondré » pour figurer la chute, une civilisation qui métaphoriquement s’écroule. Divers systèmes de câbles et de suspensions permettent de faire exister des plateformes utilisées comme espaces de jeu. On joue au-dessus aussi bien qu’au-dessous, et, régulièrement, les interprètes s’escamotent en passant sous le plateau ou derrière lui.

C’est un univers très brut qui est proposé, fait majoritairement de métal et de matière organique : l’acier des poutrelles et autres tubes qui soutiennent la structure, le bois du plateau ou plutôt l’aggloméré qui le recouvre font contrepoint. Un peu de plexiglas est également mis en œuvre. Cette relative simplicité s’habille néanmoins de quelques plantes vertes, d’un hamac et d’une modeste sélection de quelques meubles, et de morceaux de bois mort qui sont là comme les vestiges d’une forêt qui fut mais n’est plus. Au-dessus du plateau, à l’arrière-cour, une souche desséchée est arrimée dans les airs : on sait grâce à Fractales de Fanny Soriano combien cette image est belle et chargée symboliquement.

Le scénographe Goury s’est employé ici à composer un environnement non seulement évocateur, mais favorable aux évolutions des interprètes circassiens. Avec ses deux trampolines, ses plans multiples, ses diverses barres et prises, c’est un beau terrain de jeu pour cinq acrobates, un porteur et une contorsionniste. Au début du spectacle, avant que l’ordre n’en soit perturbé, la micro société qui vit là dans un environnement que l’on devine urbain en profite à plein. Les habitants joyeux de la cité bondissent et rebondissent, s’agrippent, se suspendent, dans un ballet très étudié.

Figures acrobatiques finement orchestrées

Mathurin Bolze a un vrai talent de metteur en jeu quand il dirige plusieurs interprètes. On lui reconnaîtra d’ailleurs à cet endroit une belle générosité, qui n’est peut-être que le pendant de son humilité : même en s’intégrant à la distribution au plateau, il ne se met pas injustement en avant, et il offre à chacun.e de ses interprètes une belle partition, en restant lui-même au juste endroit, présent mais discret.

Les scènes de groupe sont savamment orchestrées, au même sens qu’un compositeur de musique orchestrale doit tenir compte de tous les instruments de façon à les faire jouer ensemble, de façon harmonieuse, dans un ensemble où la virtuosité individuelle ne nuit pas à l’unité du rendu. Sur ce plan, la séquence d’ouverture est une belle démonstration de finesse et d’équilibre dans la composition : elle sollicite tour à tour les interprètes, les redistribue dans l’espace, les met en mouvement tandis que Mathurin Bolze, enfermé dans une cabine transparente, semble adresser un message radiophonique à d’invisibles auditeurs.

Dans l’écriture, la valeur accordée aux tableaux est supérieure à celle de la technique. On entend par-là que les prouesses circassiennes, même si elles sont présentes, sont en retrait par rapport à la dramaturgie gestuelle et visuelle. L’expressivité prime la virtuosité, en somme. Ce qui n’exclut pas la possibilité de très beaux soli, lorsqu’ils font sens dans la proposition. On peut dès lors suggérer que Les Hauts Plateaux est un spectacle de théâtre visuel au moins autant, sinon plus, que de cirque.

Le rire et la solidarité seront notre échelle

En résumé, donc, le propos est de camper les trois temps d’une société confrontée à la rupture : la routine à peine inquiète de l’avant, la survenance brutale de la catastrophe et la prise de conscience de la dévastation, l’organisation de la vie après. A chaque période sa géométrie scénique, sa couleur musicale, sa partition de mouvements.

Le fond de scène est utilisé à la fois pour lui-même, tel une page vierge de 10 mètres de haut, mais aussi, la plupart du temps en fait, comme support de projection. Images nettes et précises d’un avant urbain, par rapport auquel les corps se placent et se déplacent. Images brouillées de la ruine qui suit la catastrophe. Absence d’images de l’après, puisque plus aucune représentation n’existe, et que tout est à réécrire.

A partir du 2e acte, une échelle géante articulée se déploie contre le fond de scène. La première personne à l’escalader semble espérer trouver un moyen d’échapper à cet endroit tombé en ruines, mais elle ne mène pas à la sortie espérée. Il n’y a rien à attendre de la fuite, semble souffler Mathurin Bolze. Tel un ruban de Möbius, l’échelle est parcourue dans les deux sens et sur ses deux faces sans jamais mener ailleurs qu’ici. Et les personnages de finalement s’y résigner, pour enfin habiter le monde nouveau, comme ils apprennent à habiter corporellement le plateau désormais parfaitement plan et nu, à part quelques branches mortes. Il faut rester, et s’adapter.

Ce n’est pas à dire que la pièce soit un éloge au pessimisme résigné. Bien au contraire. Aux corps inquiets et aux courses désordonnées du temps de l’effondrement succèdent finalement le temps des corps à nouveau joyeux, presque apaisés. La jeune femme qui, du temps de sa vie urbaine, se laissait tomber au sol à intervalles réguliers, rit maintenant à gorge déployée. Les corps se touchent, les corps se nouent, les corps s’aiment. Les personnages se retrouvent, entament l’une de ces marches que Mathurin Bolze affectionne, dans un ballet compliqué, lent mais précisément rythmé, qui les emmène autour du plateau, d’un trampoline à l’autre, parfaitement synchrones, parfaitement ensemble.

Ce qui reste, finalement, ce sont les hommes, et ils continuent de faire société.

« Notre maison brûle »

Clairement, Mathurin Bolze et ses acolytes nous parlent ici de notre monde, de l’inexorable glissement vers la rupture, qu’elle soit socio-économique ou écologique. Les indications données en ce sens sont très univoques.

Il n’est pas anecdotique que les deux seuls textes prononcés, au début et à la fin du spectacle, soient extraits de Le champignon de la fin du monde – Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, par Anna Lowenhaupt, et de La Supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse, par Svetlana Aleksievitch.

Il n’est pas anecdotique non plus que l’un des personnages soit périodiquement plongé dans la lecture du même journal dont la « une » comporte une image de la planète Terre en train de prendre feu. D’ailleurs, pour enfoncer le clou avec littéralité, à sa dernière apparition l’accessoire a doublé de taille et prend effectivement feu, sans que le lecteur n’en paraisse d’ailleurs très affecté.

Cette dimension un peu directive du spectacle, qui appuie à gros traits sur le problème tel qu’il est identifié par ses auteurs, est à notre sens la seule maladresse commise. Heureusement, les perspectives de sortie restent dans une indétermination toute poétique, qui laisse suffisamment de place pour que l’imagination puisse se déployer. On peut supposer que le spectacle n’aurait pas perdu, néanmoins, à offrir une porte d’entrée moins étroitement cadrée.

Néanmoins, et parce que le spectacle est très peu bavard, il emmène très efficacement le public dans la spirale de cette aventure humaine qu’il décrit, le microcosme mis en scène valant métonymie sinon de toute la population planétaire, du moins de la population occidentale.

C’est une proposition construite avec de très belles images, des interprètes précis, expressifs et très à l’écoute les uns des autres. Rythmé et poétique, le spectacle, pour prendre la forme d’une interpellation, n’en est pas moins une composition circassienne et visuelle élégante, qui n’oublie pas d’être avant tout émouvante.

Une belle réussite, un spectacle de très belle facture à découvrir sans hésiter.

 

DISTRIBUTION

Conception et Interprétation : Mathurin Bolze
Dramaturgie : Samuel Vittoz
Composition musicale : Camel Zekri
Création sonore : Jérôme Fèvre
Scénographie : Goury
Création video : Wilfrid Haberey
Création lumière : Rodolphe Martin
Création costumes : Fabrice Ilia Leroy
Machinerie scénique : Nicolas Julliand
Construction décor par les ateliers de la MC93 Bobigny
Interprétation: Johan Caussin, Anahi De Las Cuevas, Corentin Diana, Andres Labarca, Julie Tavert, Frédéri Vernier

Visuel: (c) Brice Robert & Wilfrid Haberey

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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