Cirque
Chloé Béron, fondatrice du CIAM : « Nous voulons être un refuge, quand tout s’effondre »

Chloé Béron, fondatrice du CIAM : « Nous voulons être un refuge, quand tout s’effondre »

20 septembre 2020 | PAR Yaël Hirsch

Depuis juin dernier le Centre International des Arts en Mouvement (CIAM) d’Aix-en-Provence propose un festival ininterrompu « Jours et nuit de Cirques (sans fin) ». Ingénieure et fondatrice avec Philippe Delcroix de ce lieu unique des arts du cirque, créé en 2013 sur le site de la Molière, justement avec ce festival qui a traditionnellement lieu pendant deux semaines à l’automne, Chloé Béron nous raconte comment elle programme jour par jour, malgré la crise sanitaire, et pour le plus grand plaisir d’un public large et mélangé.

Qu’est-ce que ça fait un festival qui dure pratiquement 4 mois ?
Pour nous c’est un test. Cela fait longtemps que nous travaillons sur l’ouverture d’une structure permanente et ce que nous avons mis en place à cause de la situation sanitaire est en fait un intermédiaire entre un festival de deux semaines, et programmer toute l’année. C’est une forme de marathon, mais comme c’est en plein air avec peu d’argent et de lumières, nous sommes obligés de jouer tôt donc nous n’avons pas tout l’épuisement d’un festival. C’est aussi complètement différent dans le rapport au public car il y a des gens qui viennent chaque semaine, ce qui est nouveau. Et cela permet de corriger le tir tout le temps – changer la communication, le rapport au public…. La première date était programmée 3 jours avant et il y a même un artiste qui n’a pas pu venir, il a fallu proposer des artistes du jour au lendemain. Fin août, nous avions enfin la programmation de septembre, avec un peu plus d’avance. Mais nous testons l’importance de programmer au long cours pour être en lien avec ce qui se passe.

Comment avez-vous tout de même arrêté un début et une fin pour ce festival?
Nous avons gardé la date de fin officielle du festival qui est toujours la deuxième quinzaine de septembre. Pour la date de début, il y a eu plusieurs étapes : à partir du moment où le déconfinement a été annoncé, nous avons commencé à réfléchir à ce que nous pouvions faire. Quand le premier décret est sorti, le 12 mai, nous nous sommes dit qu’il y avait peut-être moyen de faire quelque chose mais c’était vraiment trop complexe. Et quand le deuxième décret a été publié au début du moi de juin, Philippe (Delcroix) et moi-même, avons lancé le choses Il a dit « Ce n’est pas possible que les caissières travaillent, que les éboueurs travaillent, et que nous ne travaillions pas. Nous ne pouvons pas dire, que les artistes sont indispensables à la société et ne pas être là ». De mon côté ce sont aussi les discussions avec les artistes qui m’ont convaincue. Ils étaient en détresse, certains en dépression avec le sentiment de ne servir à rien. qu’ils sont en détresse – beaucoup étaient en dépression, avec le sentiment de se dire « je ne sers à rien ». Je me suis dit qu’il n’y avait que nous qui pouvions redémarrer ça. Si nous ne le faisions pas, qui le ferait ? Nous qui ne sommes pas une grosse institution, avons la chance d’avoir une équipe incroyable, qui a profondément envie d’agir et sait pourquoi elle est là. Quand on a appuyé sur le bouton, tout le monde y est allé à fond : Nous avons démarré dès le 12 juin, un vendredi. L’affiche est sortie le mardi, nous nous sommes dit qu’il n’y aurait personne, en plus on a eu une météo horrible : nous avons ouvert les portes à 19h et à 19H il y a eu une douche terrible sur les premiers spectateurs, comme si le destin testait notre motivation. Mais en fait tout le monde était là, les artistes disaient « moi je joue quoiqu’il arrive » et les spectateurs disaient « moi je reste » et c’était super beau.

La programmation est articulée en actes. Comme les gilets jaunes ?
Quand nous avons démarré nous ne savions vraiment pas combien il y en aurait. Nous nous sommes dit : chaque acte de passé, est un acte de gagné. Cela permettait de scénariser l’ensemble, de montrer qu’il y avait des rendez-vous réguliers, et que c’était infini. Nous avons repris le nom du festival qui s’appelait « Jours et nuits de cirque » en y rajoutant « sans fin ». Avec l’idée que pendant le confinement, on se levait et c’était un peu tous les jours la même journée. Et puis nous nous sommes dit : « Et si tous les matins, c’était festival ? » Il y a le clin d’œil évidemment à tous ces actes de gilets jaunes, qui ne s’arrêtaient pas – on ne savait pas combien il y en aurait – et auxquels la culture n’a pas tellement répondu. Il s’agissait en effet de retrouver le lien avec la population, de faire le lien avec les gens.

Une des spécificités du projet depuis sa création est d’être capable de mélanger deux mondes ; le monde de l’entreprise et le monde du cirque. Est-ce que les entreprises vous suivent ?
Il y a eu une phase ou tout s’est arrêté évidemment au début, mais on a eu énormément d’encouragement au début quand on a repris – beaucoup plus que du monde culturel d’ailleurs. De nombreux chefs d’entreprise nous ont envoyé des petits mots de soutien. En ce moment, il sont dans le doute parce que la situation sanitaire évolue mais, en même temps, il y a une demande de cohésion avec le télétravail. Il faut remettre les gens ensemble physiquement, donc les entreprises commencent à nous réinterroger là dessus. Et puis comme nous avons des espaces qui sont en plein air, nous-même nous sommes tournés vers nos partenaires économiques en leur disant « si vous voulez faire des réunions tous ensemble dans un endroit ou vous êtes sereins, sous la pinède, venez ». Le mécénat est compliqué, car ceux qui nous soutiennent sont dans le doute de ce qui va se passer. Mais dans l’ensemble, c’est surtout un gros partage de compétences. De nos partenaires économiques nus avons reçu toutes les pistes sur les aides gouvernementales. Du côté du monde culturel c’était beaucoup plus timide du côté du partage, mais j’ai tout de même participé à l’écriture du guide de réouverture des tiers-lieux, pour réfléchir à comment rouvrir dès le 12 mai. Là aussi, il y avait une dynamique pour faire, pour proposer.

Comment programmer au fur et à mesure permet-il de mieux répondre à l’actualité ?
Depuis juin, tous les artistes ont glissé quelque chose sur le covid : dans les spectacles on retrouvait les choses d’avant mais teintées de cette expérience-là. Du côté de la programmation, le fil de l’eau permet d’être en lien avec notre écosystème. Les structures sont intimement liées aux compagnies et elles ont un peu perdu de cette proximité de connaissances. Nous avons ainsi fait le programme en fonction des demandes des artistes qui nous appelaient en disant « J’ai vu que vous faisiez quelque chose, nous avons super envie de venir ». Nous n’étions plus dans un rapport de programmateur qui disait « moi je veux ça » mais nous disions plutôt « moi j’ouvre un espace » et on crée ensemble. Les premiers à jouer étaient les compagnies que nous connaissons et que nous aimons, et avec lesquelles il y a une confiance, d’autant plus qu’il fallait être sûr que toutes les mesures sanitaires allaient être respectées sur le plateau et dans le public. Et puis après il y a des compagnies qui nous ont aussi appelés, parce que leur agrès était impossible à travailler pendant le confinement. Typiquement La Meute (chargée de diff) nous a appelées en disant « Voilà moi mes équipes font la roue de la mort, elles n’ont pas joué depuis février, si cela vous dit, nous venons ». Nous voulions être le refuge, quand tout s’effondre et cela n’aurait pas été possible si nous avions programmé deux ans à l’avance.

Comment s’enchevêtrent la fin du Festival sans fin, et le début de quelque chose qui ressemble à une programmation à l’année avec la rentrée ?
La pratique amateur déjà ça a commencé avant le festival. Nous avons repris un format de cirque sans contact que nous avions développé avec nos professeurs pour reprendre l’école de cirque sans se toucher. Pendant l’été, nous avons ouvert une école de cirque éphémère à Aix. Et nous allons aussi redémarrer des ateliers dans le cadre du festival. Nous prévoyons une grande journée avec des enfants avec plein d’ateliers, mercredi 23 septembre. Aujourd’hui je ne sais pas ce qui va se passer en octobre, novembre et décembre parce que mais je sais qu’après avoir vécu quatre mois de festival, nous ne pourrons pas ne rien faire. Le CIAM est lieu de rendez-vous, c’est devenu clairement un tiers-lieu parce que les gens viennent au-delà du spectacle pour profiter de l’espace. Il y a même des gens qui nous ont appelé en août pour nous dire « est-ce que par hasard on peut venir boire un verre ? » et un festival de cinéma qui nous a posé la question de savoir s’ils pouvaient venir faire des projections de temps en temps. C’est une vraie victoire de lieu culturel, d’être un endroit où les gens passent quoiqu’il arrive. Donc arrêter cela le premier octobre ne serait pas possible, donc on réfléchit.

Où retrouve-t-on le CIAM pour les Journées Européennes du Patrimoine?
Pour les journées du patrimoine, nous investissons des lieux de patrimoine. Nous avons créé depuis quelques années « patrimoine en mouvement », d’ailleurs à peu près en même temps que « monuments en mouvement » du Centre des Monuments Nationaux. Nous inscrivons des formes de cirque contemporain dans des lieux de patrimoine qui vont résonner. De cette manière, nous attirons un public très différent dans des lieux de patrimoine, notamment un public très familial. Et puis nous avons aussi un public de monuments qui se retrouve confronté à une œuvre. Cette année, nous allons à l’Abbaye de Silvacane à la Roque d’Anthéron et à Arles, aux pieds des remparts dans un lieu qui s’appelle la Croisière, ainsi qu’à Puyloubier, et là c’est plutôt du patrimoine naturel vers la Sainte Victoire… Nus allons également au Pavillon de Vendôme à Aix : un petit pavillon provençal avec un grand jardin à la Française, on va à Venelles sur une petite place au pied d’une église qui donne sur la vallée et à la vieille usine électrique d’Allauch, ce qui permet de porter un regard sur un autre type de patrimoine.

visuel : affiche du CIAM

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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