Musique
Damso : Autopsie d’un grand cœur malade

Damso : Autopsie d’un grand cœur malade

21 septembre 2020 | PAR Eliaz Ait Seddik

Moins de 24h après son annonce officielle, le dernier projet de Damso, QALF est sorti ce vendredi 18 septembre. Entre continuité et nouveaux horizons, pour le rappeur, que vaut donc ce disque événement?

Pochette de QALF, Damso

«Rappeur connu, être humain anonyme»

Ces paroles proclamées sur le titre d’Orelsan «Rêves Bizarres» par Damso, pourraient presque faire office de motto pour sa carrière et plus particulièrement pour son dernier projet, QALF. D’un côté, il y a William, son nom de naissance et de l’autre, le nom de scène, Damso, apôtre du rap “sale ». Cependant, bien souvent, la ligne entre les deux est plus floue que ce qui n’y parait. C’est pourquoi, les questions de certains fans sur les réseaux sociaux pour savoir s’il s’agit de William ou Damso qui s’exprime sur le disque, ne nous semblent pas se prêter à une réponse univoque. Le rappeur belgo-congolais sait bien que nous vivons tous la plupart cachés derrière des masques, changeant selon les circonstances et il joue lui-même des différentes perceptions qu’il peut offrir à ses auditeurs. Coureur de jupons misogyne ou sombre romantique? Être sensible ou provocateur incorrigible?

Portrait puzzle de l’homme-artiste

Pas étonnant alors que ce projet, officiellement désigné comme une mixtape par l’artiste, vienne créer une sorte de portrait puzzle de tout ce que Damso en est venu à représenter, mais aussi, de manière plus insidieuse, de l’homme se cachant derrière le pseudonyme. Le rappeur en profite pour exploiter toutes ses facettes autant musicales que morales, publiques que privées. Tour à tour, guerrier conquérant à l’individualisme prononcé, dans «MEVTR» et «Life, Life», par exemple, mais également, rongé par des doutes existentiels et personnels, sur lesquels on ne le connaissait pas aussi ouvert jusqu’à présent. Ces tendances duelles cohabitent d’ailleurs parfois sur les mêmes titres, comme dans «Life Life» tiraillé entre credo hédonistes, questions existentielles et hantise de la mort. Tandis qu’au milieu d’égotrips décomplexés surgissent des échos en demi-teinte de l’actualité socio-politique mouvementée, entre contrôles de policiers qui dérapent et couplet à la mémoire de George Floyd. 

Pour figurer ce portrait imbriqué de l’homme-artiste, le métissage des influences musicales y est encore plus prononcé que sur ses projets précédents. Ainsi, on y trouve en 45 minutes, un condensé de toutes les expérimentations sonores du rappeur mélomane, de sons trap inévitables («BXL ZOO» et «D’ja roulé») aux rencontres mélodieuses entre rap, r’n’b et pop contemporaine à la «Deux toiles de mer» et «Cœur en miettes». Mais, la grande histoire musicale de ce disque, c’est sans doute ce retour aux racines de son pays de naissance, la République démocratique du Congo. En effet, certains de ses titres («K. Kin la belle» sur Ipséité, « Même issue » sur Lithopédion, etc…) avaient déjà pu y puiser de l’inspiration ; mais des chœurs rituels et percussions afro de l’ouverture «MEVTR» aux couplets rappé-chantés par Damso dans son idiome maternel, le lingala, sur «Pour l’argent», en passant par le featuring du chanteur congolais Fally Ipupa sur «Fais ça bien», QALF est l’album de ce retour aux sources. D’ailleurs, le rappeur a porté cette réclamation de ses origines à son paroxysme en allant célébrer la sortie de l’album dans son pays natal, avant d’entamer une tournée de promotion dans plusieurs pays africains. 

A cœur ouvert

L’autre grande histoire du projet, c’est la manière dont l’artiste admet de manière inédite ses failles et fragilités, la plus grande étant, de son aveu même, l’impuissance à exprimer son affection, que ça soit envers les femmes de sa vie ou sa propre famille. De fait, il y a toujours eu une certaine mélancolie dans l’œuvre de ce gros dur au cœur tordu, mais dans QALF, celle-ci semble devenir une des couleurs prédominante. Cet album prend alors les allures d’une quête du rappeur de sa propre humanité, du cœur derrière la carapace.

Ainsi, l’ambivalence de la relation de Damso aux femmes, exprimée dans sa musique, n’est pas un secret. Ce dernier taxé de misogynie par des militantes féministes s’était d’ailleurs retrouvé empêché de signer l’hymne de la Belgique pour la coupe du monde de football de 2018, pour cette raison. Cependant, ce qui rend sa perspective bien plus intéressante à nos yeux, que celles de confrères, aux textes au moins aussi sexistes, à la Kaaris et Booba (ancien manager et actuel Némésis), c’est justement le diagnostic de ce cœur rongé par la masculinité toxique qu’il livre d’album en album et, cela, jamais autant que sur QALF. Ainsi, comme il l’admet amèrement sur le titre dédié à sa mère («Rose Marthe’s Love»), hospitalisée en 2019, «non, jamais je pleure, je cache mes peines, au fond, j’suis triste», avant, dans le refrain, d’aller jusqu’au bout de sa confession : «maman, I love you, devant Dieu, même si j’dis jamais dans les yeux». Dans le titre, «Sentimental», c’est sa relation aux femmes qu’il aborde, admettant sa peur du sentiment amoureux, à sa façon bien à lui, en demandant: «Pourquoi c’est si dur de b****r sans s’faire de mal»? Tandis que dans «Deux toiles de mer», il dresse le bilan de sa paternité, confessant une trop grande absence dans la vie de son jeune fils, Lior.

Cependant, pour cette âme damnée et solitaire, une lueur semble toutefois briller au bout du tunnel du projet. En effet, en écoutant Ipséité en 2017 ou le titre «Smog» en 2018, avec son refrain hyper accrocheur et irrévérencieux : «s’il y a bien une chose que je sais faire c’est n****r des mères», qui aurait pu prédire que ce sombre romantique au cœur tordu sortirai un hymne de «lover» aussi cotonneux et premier degré que «911», vers la fin du disque. Dans ce dernier, le prodige belge décrit un coup de foudre comme une reddition, sur fond musical de synthés évoquant les musiques sentimentales des 80’s : «Fais le nine-one-one, j’crois qu’un gangster est tombé love». Enfin, de manière, encore plus touchante, la deuxième lumière lui permettant d’évoluer dans la vie et d’affronter ses démons est identifiée comme son fils auquel il adresse cette déclaration à la fin de «Deux toiles de mer» :

«Je veux pas faire les mêmes erreurs
Mettre ma carrière avant l’amour
Tu m’as changé»

Un éternel work-in-progress

C’est peut-être alors ces changements autant dans sa musique que dans la représentation que Damso donne de lui-même, qui ont pu déstabiliser une partie de ses fans, se disant déçus de ce dernier disque plus introspectif. En réalité, nous-mêmes sentons un léger gout d’inachevé à la fin du projet. Est-ce dû à l’attente de deux ans sans nouveau disque? Aux théories de certains sur la venue prochaine d’un double album? La dernière piste de QALF s’appelant « Intro », laisse planer le doute. De nouveaux éléments de réponses viendront sans doute dans quelques jours ou semaines. Mais, en attendant, peut-être est-ce justement là que réside la clé secrète du succès de l’artiste, un « work in progress » continu dont, au-delà des insatisfactions et déceptions personnelles, on ne peut s’empêcher de suivre la prochaine évolution.

© pochette de l’album QALF, Damso.

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Eliaz Ait Seddik

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