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Cabaret Décadent 25+45: le Cirque Electrique en terrain familier

Cabaret Décadent 25+45: le Cirque Electrique en terrain familier

23 février 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Comme tous les ans, le Cirque Electrique propose son spectacle de cabaret, intitulé cette fois: Cabaret Décadent n°25+45. La formule est bien rôdée: des tables en bord de piste pour manger un morceau ou siroter un verre, un mélange d’artistes maison et d’invités, une ambiance sexy et provoc’, un enchaînement de numéros de cirque et de perfs sur fond de claviers fous et de guitares saturées. Pour une soirée rock’n’roll et un peu friponne, mais sans prendre trop de risques.

Éros + Thanatos = 25 + 45 : telle est un peu l’équation mystérieuse posée par le Cirque Electrique, sous son chapiteau de la porte des Lilas.

C’est l’un des fondamentaux du cirque : la prise de risque, l’exposition au danger physique, celle-là même qui fait que le public retient son souffle ou se cache le visage dans les mains lors d’un numéro aérien particulièrement risqué. Le cirque est excitant, entre autres, parce que la possibilité de l’accident y rôde, plus fort que dans toute autre discipline du spectacle vivant.

En même temps, le cirque met en avant les corps, car les athlètes taillés pour la prouesse que sont les circassiens présentent souvent des silhouettes sculptées, puissantes, pleine d’une énergie qu’on a tôt fait de confondre avec de l’animalité. Des présences presque surhumaines, qui peuvent facilement éveiller le désir, qui surprennent et fascinent en tous cas.

Et parce que le cirque contemporain ne saurait se contenter de la pure performance technique, de la seule exécution parfaite de numéros répétés jusqu’à atteindre la perfection dans l’impossible, le Cirque Electrique s’est emparé de ces deux pulsions contradictoires et sœurs, pulsion de mort et pulsion de vie. Et les a liées de la façon la plus assumée, en revendiquant les dimensions du sexe et du danger, en empruntant les codes des milieux SM, fétichiste et libertin. Le Cirque Electrique déshabille les corps pour affirmer un refus d’une forme de puritanisme qui reviendrait à chichement habiller les artistes de lycras moulants pour mieux révéler leurs corps sans pour autant oser leur nudité.

De tout cela, le Cirque Electrique s’est fait une spécialité, dans son Cabaret comme dans ses autres spectacles. C’est dark, étrangement poétique, provoquant, ça baigne dans une atmosphère de sueur et de beats post-punks. Car la force de cette petite bande c’est aussi d’avoir un directeur musicien : Hervé Vallée, assisté du talentueux Jean-Baptiste Véry, emmène le spectacle sur le souffle ardent de compositions furieuses, qui déferlent en direct depuis la scène perchée au-dessus du bar.

Là où le cru 2018 était très libre et le cru 2019 très queer, la semaine qui vient de s’écouler nous a laissé une impression de prise de risque. Deux numéros de maniement du feu (éventails et bâtons), plus de fakir qu’à l’accoutumée, deux aériens seulement (corde lisse et trapèze) mais à haut risque et sans filet… Prise de risque artistique aussi, où l’un des résidents du Cirque réinvente encore et toujours son personnage, cette fois sous les traits de Syoulla Jins. Sans compter la difficulté pour les invités de s’intégrer qui pour une semaine, qui pour deux, à l’enchaînement des numéros.

En réalité, on ne voit pas tant de numéros de cirque dans ce cabaret, mais ils sont fort bien maîtrisés. La prestation de Tarzana Fourès est impeccable, comme toujours, avec sa capacité à restituer de la puissance en plus de la grâce. Belle découverte, celle de Erwan Tarlet, encore élève au CNAC, mais qui livre un très beau numéro de sangles après des équilibres sur cannes, dans un personnage de barbu musculeux monté sur pointes de danseuse. Autant dire qu’il s’intègre bien à l’ambiance ! Le jonglage avec les bâtons de feu est très abouti : Antoine Redon, autre habitué de la maison, commence à prendre de la bouteille, et ça se sent ! La roue Cyr et la contorsion sont peut-être plus anecdotiques, mais participent à maintenir l’énergie du show et à alimenter sa dimension spectaculaire.

L’autre dimension, celle de la performance, prend peut-être un peu moins bien. La danse et le pole dance, pourtant si bien maîtrisé par Syoulla Jins, sont comme évacués, un peu trop rapidement. Les numéros tournant autour du fakir sont plutôt habituels, à part un avalage de sabres d’une facture peu commune. Otomo de Manuel, qui officie comme maître de cérémonie depuis maintenant quelques éditions, semble avoir perdu de sa verve et de sa superbe, et assure le lien entre les numéros du bout des lèvres, sans trop donner l’impression d’y croire.

Et au final, c’est là le talon d’Achille du Cabaret Electrique : ce qui le rend exceptionnel tient à une ambiance, mélange de provocation punk rock et sexy, de queer et de poésie malade, d’humour potache et de maîtrise technique, une atmosphère dont la recette n’est jamais sûre, et qui tient à des équilibres fragiles. En renouvelant périodiquement les artistes en piste, le spectacle prend le risque de ne pas retrouver à tous les coups cet indéfinissable alchimie qui jette d’invisibles étincelles dans l’air et met le feu aux poudres.

Le prix à payer pour brasser cette diversité d’invités, est que certaines semaines cela prend, d’autres moins. Quand l’énergie n’est pas là, la soirée se disperse en numéros à peine reliés entre eux, de niveau inégal. Et on a alors le sentiment que le spectacle joue seulement le danger et la provocation, mais sans prendre de vrais risques et sans y mettre les tripes. Quand la complicité entre artistes et avec le public est au rendez-vous, au contraire, le mélange est explosif. Ces soirs-là, tout se tient, le show entier n’est qu’une énorme fête, où l’énergie fait tenir les numéros ensemble.

Si, d’aventure, vous rechignez à jouer à la roulette, on peut vous dire que l’excellent performeur Quentin Dée, qui maîtrise le pole dance à la perfection, sera l’invité de la semaine du 26. Pour le mois de mars, on verra (re)venir les excellentes Julie Demont en tissu aérien et Séverine Bellini en contorsion. Pour les plus aventureux, on aura droit à du mât chinois et du main-à-main les mêmes semaines. De quoi faire des découvertes intéressantes !

Avec les artistes invités :
Erwan Tarlet (Sangles • Pointes • Équilibres) – Sara Van Der Blast (Contorsion • Fakir) – Julie Demaont (Acrobatie aérienne • Contorsion) – Lalla Morte (Effeuilleuse burlesque • Fakir) – Séverine Bellini (Controsion) – Nhât-Nam Lê (Mât-chinois • Sangles) – Trio Moi & les autres (Barre Russe • Main à mains) – Quentin Dée (Pole Dance • Performance) – Missy Macabre (Burlesque)
Et les artistes permanents :
Hervé Vallée / TAPMAN (Metteur en scène • Musicien) – Tarzana Fourès (Trapéze • Corde) – Guillaume Leclercq (Fakir • Performance) – Syoulla Jins (Danseur queer • Pole dance) – Otomo de Manuel (Maître de cérémonie) – Antoine Redon (Roue Cyr • Feu) – Adrian Gandour (Musicien • Garçon de piste) – Jean-Baptiste Véry (Musicien • Garçon de piste)

Visuels: (c) Hervé PHOTOGRAFF

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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