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« Les Petits Bonnets » contre les gros bonnets, cirque et théâtre musical pour un récit émancipateur

« Les Petits Bonnets » contre les gros bonnets, cirque et théâtre musical pour un récit émancipateur

15 octobre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 11 au 20 octobre le Cirque Electrique accueille sous son big top un spectacle puissant qui chahute les dominants. Il s’agit de Les Petits Bonnets, une pièce écrite par Pascaline Hervéet qui en signe également la mise en piste, avec Le Cirque du Dr Paradi et le groupe Les Elles. Un savant mélange de théâtre, de chant, de musique, de cirque, pour porter haut et fort la clameur qui monte d’une usine de confection de sous-vêtements féminins. On s’y confronte avec la lutte des corps asservis, des femmes rabaissées, des prolétaires assujettis. Sacrément bien mené, malgré certains petits défauts de jeunesse, c’est un spectacle haut en couleurs et rythmé fondé sur un texte puissant.

Bienvenu à Mother City. Dans cette ville-usine fictive, les ouvrières souffrent, les ouvriers meurent, on rêve de décapiter métaphoriquement la patronne. A Mother City, on coud des sous-tifs de luxe : les Gros bonnets s’enrichissent, tandis que les Petits bonnets triment, s’usent à leur tâche, jusqu’à ce qu’un plan social les laisse finalement sur le carreau. Alors, à Mother City, la lutte s’organise, la révolte gronde. S’émancipera, s’émancipera pas ?

Le texte, inspiré de faits réels fictionnalisés, est le travail de Pascaline Hervéet, et est publié aux Presses universitaires du Midi. Pascaline Hervéet est certes dramaturge, mais également actrice et chanteuse, metteuse en scène, femme de cirque, musicienne… et cela se ressent ici. Son écriture est elle-même pluridisciplinaire, et refuse de renoncer à l’une des dimensions qui sont offertes par la palette de ses multiples talents.

Ainsi le texte stricto sensu est-il extrêmement poétique, tout-à-fait adapté au chant, en même temps qu’il s’autorise à faire des incursions sur le terrain de l’écriture du réel, qu’il sait se faire engagé et enragé. C’est un vrai plaisir d’entendre un texte écrit – entre autres – pour le cirque, qui soit aussi travaillé dans la forme, divers dans ses textures, fouillé sur le fond. Ce n’est certes pas complètement exceptionnel, mais c’est tout de même trop rare.

La mise en scène – ou mise en piste – est à la hauteur du verbe : l’écriture scénique est elle-même protéiforme, et tente un numéro de funambule délicat entre théâtre musical et cirque. L’interprétation vocale est beaucoup le fait de Pascaline Hervéet, qui mêle déclamation, chant et parlé-chanté. Elle porte tantôt la narration, tantôt le rôle d’une Madame Loyale qui introduit les personnages, ou restitue leurs paroles. Son interprétation est excellente, et le chant superbe, même si on regrettera que l’acoustique du lieu – et peut-être un léger manque d’articulation lors de la déclamation – rende le texte, pourtant si important et si intéressant, difficile à entendre.

Sur la piste, quatre interprètes pour trois personnages, deux circassiennes, une danseuse et un circassien.

Si ce dernier ne parle pas et ne porte pas de rôle, sa présence est tout de même utile : il donne un peu de chair à Jo, l’amant de l’une des ouvrière mort dans un incendie d’atelier, et propose un numéro à deux fouets très chorégraphié qui répond bien à un passage de la pièce sur l’exploitation des travailleurs.

Quant aux trois femmes, elles ont la tâche délicate de tenter de jouer sur trois plans à la fois. D’abord, en tant que circassiennes, avec des numéros très habilement mobilisés, en ce qu’ils déjouent parfois les attentes du public en évitant la performance mais en jouant au contraire sur la retenue, sur des images presque statiques privilégiant le dramatique sur le spectaculaire. Ensuite, en tant qu’interprètes d’un rôle théâtral, et il faut avouer qu’à cet endroit le spectacle manque encore de solidité, le texte étant porté de façon assez inégale. Enfin, en tant que femmes présentant leur corps sur la piste, car ce corps et cette condition féminine sont au cœur de l’écriture, que cette présence est travaillée notamment par le biais de la danse, avec de magnifiques passages de flamenco.

En dialogue constant avec ce qui se passe sur la piste, le groupe Les Elles soutient magnifiquement la narration par une musique qui dépasse la simple fonction d’un accompagnement. Orgue et violoncelle commentent l’action, tissent une ambiance, mettent en abîme les corps et les voix. Point de passage entre ensemble musical et piste, présente dans les deux univers, Pascaline Hervéet, qui fait par ailleurs partie du groupe Les Elles, fait des allers-retours entre les espaces délimités sous le chapiteau.

Car il faut dire un mot de la scénographie, qui est aussi belle qu’elle est bien pensée. A jardin, un enchevêtrement d’escaliers et de plateformes sont le domaine des musiciennes. Au centre, la piste circulaire est entourée d’un anneau presque complet qui fait un podium en bois, suffisamment large pour qu’on puisse y marcher. Au fond, une loge-atelier de couture, avec mannequins et grands miroirs apparaît par l’échancrure d’un grand drapé de tissu rouge, telle une matrice dont le corps immense ne tient qu’à quelques cordes accrochées aux cintres. Sur la piste et autour d’elle, des tables de travail avec des machines à coudre dont le bruit rythmique, une fois actionnées, peut accompagner la musique. C’est à la fois beau, impressionnant, simple mais riche de possibilités de jeu.

Au terme de presque 90 minutes de spectacle, on ne peut que se lever pour saluer la performance, malgré un ou deux passages qui s’étirent en longueur et l’interprétation théâtrale hésitante. Il s’agit d’un spectacle riche et intelligent, multidimensionnel en ce qu’il s’adresse autant aux yeux qu’aux oreilles, autant à la compréhension qu’à la sensation. Résolument politique, clairement engagé sur les questions du traitement de la classe ouvrière en général et des femmes au sein de celle-ci en particulier, c’est un spectacle qui appelle à rechercher les formes de l’émancipation, à inventer la résistance quand l’indignation n’est d’aucune utilité.

Une proposition à suivre, déroutante au début du fait de sa forme inhabituelle, mais soutenue par un texte puissant et une interprétation musicale de tout premier ordre qui la mettent à la portée de tou.te.s.

Distribution
Bouche Cousue: Karine Gonzalez – Danse flamenco
L’Amazone: Pauline Dau – Hula hoop, Corde aérienne
La Joconde: Louisa Wruck – Fil de Fer
Madame Loyale: Pascaline Herveet – Chant
Les Musiciennes: Sophie Henry et Elodie Fourré
La Pointeuse: Arnaud Landoin – Régie plateau, Fouets, Rollers danse
Création Lumière: Flore Marvaud
Son: Laurent Beaujour
Chorégraphie: Marie Letellier
Mise en Piste: Pascaline Herveet assistée de Marion Guyez
Graphisme: Mika Pusse
Visuel: (c) Hervé Photograff

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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