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Le Cabaret Décadent – Revue Electrique 999, ou l’écho d’un rugissement

Le Cabaret Décadent – Revue Electrique 999, ou l’écho d’un rugissement

03 mars 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Comme chaque année à la même époque (sauf quand une pandémie frappe), la troupe du Cirque Electrique présente son Cabaret Décadent, sous-titrée pour cet opus « Revue Electrique n°999 RAVAGE« . Ce mélange sexy-provocant de numéros circassiens et de musiques originales peut être savouré avec ou sans dîner sous le chapiteau de la porte des Lilas, jusqu’au 26 mars.

 

Après la fermeture contrainte et le loupé du temps de pandémie, on attendait de voir comment les indisciplinés du Cirque Electrique allaient revenir. En fanfare, sans doute, et pas sans cracher quelques flammes…? C’est un peu la énième répétition du long frisson qui agite ces temps-ci toute la société de celleux qui aiment hanter la nuit : la fête, sûrement, ne peut pas être morte ? le spectacle vivant, sûrement, sera plus vivant que jamais après cette longue interruption ? la nuit, sûrement, ne manquera pas de nous consoler de trop longues journées passées sur nos canapés devant l’œil de nos webcams ? On nous dit que les salles de spectacle se vident – pendant ce temps le chapiteau du Cirque Electrique se remplit à craquer les week-ends, si les soirs de semaine laissent plus d’aise pour étendre les jambes. Mais pour assister à quoi ?

Revue Electrique n°999 RAVAGE : on ne prend pas tout-à-fait les mêmes, et on recommence ?

La recette éprouvée est à nouveau mise à l’épreuve : possibilité de dîner en bord de piste sur des table de deux, quatre ou six convives. Soirée où s’enchaînent les numéros, entracte au milieu, toujours tenir l’équilibre entre cirque et performance, (re)trouver une ambiance sulfureuse et un érotisme bravache, jouer sur les cordes et de la contrebasse et d’une poésie brûlante et venimeuse. Une esthétique punk circassienne, le goût du risque, de la révolte et de la liberté comme credo.

On retrouve donc, sans trop de surprises, quelques ingrédients incontournables des soirées de Cabaret à la porte des Lilas. Tap Man vient faire son numéro, toujours un peu différent mais jamais radicalement nouveau non plus. Cela reste amusant pour qui n’a jamais vu, cela provoquerait presque une pointe de nostalgie pour celleux qui sont des habitué.e.s. On retrouve les créatures de Pierre, au déhanché toujours aussi irrésistiblement sauvage. Indéboulonnables à la tête de l’orchestre aux musiciens changeants, Hervé et son talentueux et si sympathique JB. On retrouve, presque comme une signature aussi, un peu de fakirisme, quelques seins nus – contre pas mal de pénis en vadrouille, la nudité a changé de camp – et une grosse dose d’humour potache – qui a connu le Culophone sait de quoi on est capable par ici.

Oser le changement !

Pour autant, on sent une volonté de se renouveler. Déjà parce que les artistes ne sont pas, à part ceux susnommés, les usual suspects du Cirque. Ce dernier donne là le signe qu’il est prêt à admettre un peu de sang frais, même si la majorité des artistes en piste fait partie de sa galaxie, d’une manière ou d’une autre. Sara Van Der Blast était déjà de la partie à la revue précédente, mais en jonglage, fil de fer et contorsion, on découvre de nouveaux visages et de nouveaux savoir-faire, ce qui est plutôt rafraîchissant. Ces invité.e.s ne sont pas toujours dans la veine trash punk queer du reste de la troupe, d’ailleurs, à part Lalla Corda qui se fond dans l’ambiance comme si elle était née dedans, et cela amène un peu de variété. Et le rôle de Monsieur Loyal est repris désormais par Corrine, extravagante créature réchappée de chez Madame Arthur, travestie forte en gueule et en paillettes, qui sait feuler et sortir les griffes quand vient son tour.

Et puis on assiste à des tentatives un peu différentes. On voit d’un très bon œil le fait de ressortir du grenier quelques numéros de magie qu’on a plus tant l’habitude de voir, ici une version de la boîte à épées avec, dans le rôle du magicien transpercé, Corrine soi-même. On assiste également à d’amusants interludes qui font un pied de nez à cette bassinante « année Molière » en offrant deux courts tableaux qui essaient, pas toujours avec bonheur, de faire sourire avec – ou de – Monsieur Poquelin.

Un goût de réussite…

Il y a quelques très belles images. Elles sont à chercher surtout en l’air, même si quelques-uns des numéros au contact de la piste offrent leur lot de beaux clichés pour les photographes qui passent sous le chapiteau. On retiendra la bonne idée d’utiliser à la fois comme plateforme et comme agrès un énorme lustre en fer forgé, entre les branches duquel il y a la place pour deux ou trois artistes de s’alanguir dans des poses lascives. La plus belle image, peut-être le seul moment vraiment poétique du spectacle, nous est offert par un numéro de capilotraction – discipline déjà rare en elle-même – en costume de sirène. Les mouvements ondulants de l’artiste suspendue dans l’espace, brillamment éclairée au sein du chapiteau brusquement plongé dans le noir, nous entraînent en quelques secondes dans un autre univers, ou des ballets se dansent sur des musiques et selon des règles différentes. Le temps que dure l’enchantement, on est vraiment transporté ailleurs.

On doit d’ailleurs noter que la création lumière est particulièrement inspirée cette année, au point qu’on est même tenté de dire que c’est peut-être ce qui est le plus réussi dans cette Revue n°999 ! L’espace du chapiteau est également redessiné avec bonheur : un nouveau gradin en bois, plus beau et plus confortable, mais surtout un espace resserré autour de la piste, beaucoup plus intime, où les tables grignotent le parquet. C’est très agréable.

… et un goût de « c’était mieux avant » ?

Pourtant, malgré tous ces bons ingrédients, neufs et moins neufs, on s’avoue rester un peu sur sa faim. Les numéros sont d’un niveau inégal, mais i y a suffisamment de très bon pour qu’on ne se sente pas floué – et on sait que c’est un peu le jeu du spectacle vivant, et le problème n’est pas là. Malgré le fait que, certains soirs, le public conquis et bouillonnant se déchaîne à l’abri du Big Top, il nous semble que ce qui fait l’intérêt du Cabaret se perd un peu. De poésie, même provocatrice, même déglinguée, même néo-rimbaldienne, on ne trouve plus vraiment trace. L’érotisme fulminant des bonnes années s’égarerait presque sur les chemins d’une chair nue et donc triste – si tout est montré, la part d’imaginaire essentielle à l’érotisation n’a aucune place pour s’épanouir..

Et puis, surtout, on a l’impression que le cœur n’y est pas, et du coup il y a des baisses dans l’attention/la tension. On a parfois le sentiment qu’il y a du remplissage. On vit des moments exceptionnels, mais qui sont isolés les uns des autres, là où on avait jadis la sensation de vivre une soirée qui sortait toute entière de l’ordinaire. On avait un Cabaret qui était une séisme, un antidote, une brûlure, un remède à la triste banalité des jours – et maintenant on a la sensation de se rendre à un spectacle agréablement distrayant. La musique est entraînante et l’alcool fait tourner la tête, et on passe donc une bonne soirée de toutes les manières, mais, au fond, on est venu pour planter ses dents dans une grande tranche de vie palpitante, et on repart en ayant picoré la surface.

La beauté est dans l’œil de celui qui regarde, paraît-il. L’habitué du Cirque serait-il en passe de devenir un vieux con, et de perdre sa capacité à avoir l’œil qui pétille ?

Et on se console en se disant qu’avec le passage des semaines cette édition va se bonifier, et que rien n’interdit au Cirque Electrique de retrouver sa formule magique, lieu qui a su au fil des années créer des alchimies improbables entre des circassien.ne.s et performers de grand talent. On serait très curieux de voir ce que vont donner les trois soirée où le maître de cérémonie sera Martin Dust, le meneur du Cabaret de Poussière : à lui seul, il pourrait renverser la vapeur !

Le Cabaret n’est pas mort, loin s’en faut – pourvu qu’il nous plante encore ses griffes dans la peau !

CABARET DÉCADENT
Revue Electrique n°999 RAVAGE
jusqu’au 26 mars !
Avec Martin Dust les 2, 11 et 25 mars

Photo : (c) Paolo Campanella

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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