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Tango et musique espagnole à Crest : Peirani, Parisien et Garcia-Fons

Tango et musique espagnole à Crest : Peirani, Parisien et Garcia-Fons

15 août 2022 | PAR Cloe Bouquet

Au festival de jazz de Crest, Vincent Peirani (accordéon) et Emile Parisien (saxophone) sont venus assurer la deuxième partie du concert du 3 août avec des morceaux de leur album « Abrazo », suivis par Renaud Garcia-Fons et son ensemble de cordes.

Vincent Peirani et Emile Parisien

C’était donc une soirée sous le signe de la musique espagnole et argentine. Après la musique cubaine et africaine mouvementée de Richard Bona et Alfredo Rodriguez, Vincent Peirani et Emile Parisien nous offrent la mélancolie et l’élégance du tango. Un calme, une sérénité se dégage de l’accordéon solo qui improvise sous le ciel bleu foncé de Crest. On sent une légère brise : c’est toute une atmosphère qui nous enveloppe. Emile Parisien, lui, danse lorsqu’il improvise. Il tape du pied, lance une jambe en avant : son corps entier participe à la musique.

Se succèdent des arrangements géniaux de pièces de maîtres comme Astor Piazzolla (Fuga y Misterio), Tomas Gubitsch (A Bebernos los Vientos) avec qui Peirani a joué, Jelly Roll Morton (The Crave), Xavier Cugat (Temptation) ou encore Kate Bush, que l’accordéoniste admire profondément (Army Dreamers), mais également leurs propres compositions, comme l’expansif et éblouissant Nouchka, Between T’s ou F.T. (Funky Tango), un tango répétitif, poignant, violent et furieux.

Nouchka était le surnom de la femme de Vincent Peirani lorsqu’elle était enfant ; il a voulu composer un morceau en l’imaginant petite fille et aussi en pensant à la personne qu’elle est devenue par la suite. Lorsqu’elle l’a entendu pour la première fois, elle n’était pas au courant de son inspiration… il lui demanda ce qu’il lui faisait ressentir, et elle lui répondit qu’il pouvait avoir été composé pour la fille qu’ils auraient pu avoir (ils ont deux garçons)…

Les prouesses des deux musiciens sont à la fois techniques et musicales : garder l’esprit du morceau « Fuga y Misterio » d’Astor Piazzolla, enregistré en grande formation (percussions, batterie, basse, piano, guitare électrique, flûte, vibraphone, violon solo et orchestre à cordes), en le réduisant à seulement un saxophone et un accordéon, n’a pas dû être évident, et le challenge est réussi.

Ce qui frappe d’abord et ce qu’on retient à la fin du concert, c’est la complicité, l’affinité entre Vincent Peirani et Emile Parisien, pour notre plus grand plaisir.

Emile Parisien et Vincent Peirani © CB




Renaud Garcia-Fons String octet

Avec un quatuor à cordes issu de l’Orchestre Philharmonique de Radio France (Amandine Ley et Florent Brannens au violon, Cyril Bouffyesse à l’alto, Babara Le Liepvre au violoncelle) et trois autres « souffles de cordes » (Serkan Halili au kanoun – cordes pincées -, Derya Turkan au kemençe d’Istanbul – cordes frottées – et Kiko Ruiz à la guitare flamenco), le contrebassiste Renaud Garcia-Fons s’est produit sur la scène en plein air du festival de Crest. Se confrontent ainsi jazz, flamenco, baroque classique et sonorités du Moyen-Orient d’abord dans Serene Walk, morceau dans lequel la contrebasse sonne presque comme une flûte traversière grâce à l’utilisation des harmoniques, cette technique consistant à effleurer les cordes au lieu d’appuyer franchement dessus.

Puis les musiciens nous réveillent avec « Animame !« , « Réconforte-moi ! », titre accompagné sur le CD de cette citation de Victor Hugo : « le bonheur est parfois caché dans l’inconnu ». A la fin du morceau, Kiko Ruiz et Renaud Garcia-Fons transforment leur instrument en percussion pour improviser un duo rythmique envoûtant. C’est justement « Qi Yun » qui suit, traduit par « le souffle rythmique ».

Puis vient « Jinete viento« , composé à partir d’un poème de Federico Garcia Lorca, « la chanson du cavalier ». « En la luna negra de los bandoleros, cantan las espuelas… » (« Sous la lune noire des bandits, les éperons chantent… »). La guitare flamenco donne cette impression de cavalcade sous le vent.

Après cette musique mouvementée, les cordes nous ramènent à une puissance calme avec une comptine instrumentale touchante, « Chiche hoop« , « l’enfant au cerceau ». D’une très belle ligne mélodique, simple, douce et mélancolique, elle est écrite en fa majeur. La couleur de cette tonalité est décrite par Charpentier, Mattheson, Rameau et Schubart tantôt comme furieuse et emportée, convenant aux tempêtes, aux furies, et autres sujets de cette espèce, tantôt comme caractérisant la magnanimité, la fermeté, la persévérance, l’amour, la vertu, la facilité, la complaisance et le repos (« On ne peut mieux décrire la sagesse, la gentillesse de cette tonalité qu’en la comparant à un homme beau, qui réussi tout ce qu’il entreprend aussi vite qu’il veut et qui a bonne grâce, comme disent les Français« ). C’est peut-être par sa capacité à fusionner ces idées d’énergie débordante et de jeu, de sagesse candide et de belle et ferme évidence qu’elle nous semble parfaitement convenir à cette mélodie censée figurer un enfant qui joue au cerceau.

« Il faut remettre de la colophane sur les archers, c’est le réchauffement climatique », plaisante Garcia-Fons avant d’enchaîner avec « Rock my strings« .

Puis vient le sublime « Mamamouchi« , entre baroque vivaldien et musique ottomane : « Valse baroque et bouffonne, turquerie burlesque, fandango campagnard. « Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour… », écrit Molière dans Le Bourgeois gentilhomme comme pour décrire ce morceau.

« On va jouer pour finir « Le Bal des Haftan« , qui est à sept temps : mais l’intro est quand même à quatre temps, pas de panique« , nous prévient Renaud Garcia-Fons. C’est ce jeu sur la pulsation, le rythme et les accents qui sortent de nos repères classiques qui fut fascinant et remarquable lors de ce concert, en plus du mélange des cultures et de la virtuosité des interprètes – en particulier du contrebassiste aux cinq cordes. Cela dit, la répétition de cette recette peut devenir davantage impressionnante qu’émouvante et jouissive, éventuellement lassante, ce qui n’enlève rien à l’immense talent des musiciens et à la richesse de leur rencontre.




© Couverture du disque « Le souffle des cordes »

 

Visuel : Renaud Garcia-Fons et son ensemble de cordes © CB

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Cloe Bouquet

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