Cirque
Où le poétique dialogue avec le cybernétique

Où le poétique dialogue avec le cybernétique

14 août 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Quand le cirque croise la marionnette, c’est toujours l’occasion de découvertes intéressantes. Le festival Mima, qui tenait sa 34e édition à Mirepoix du 4 au 7 août, programmait Bouratina de la Cie H+H, qui se situe précisément à cet endroit. Un mannequin anthropomorphe, une circassienne, une voix au micro, et la rencontre se fait. Un spectacle riche d’une approche différente, une fable réussie sur la frontière entre l’humain et le non-humain.

La compagnie H+H, c’est Nata Galkina et Hugo Oudin, la première sur scène et le second à la voix du personnage et à la technique. La première vient du cirque, le second de la musique. Ensemble, ils proposent un spectacle qui est à la rencontre du cirque et de la marionnette, et qui se prête aussi bien à la rue qu’à la salle.

Que se passe-t-il quand une circassienne formée à Moscou et au Lido, entre autres choses antipodiste, a l’idée de construire un mannequin pour l’accompagner ? Que se passe-t-il si, en outre, elle dote ledit mannequin d’une intelligence artificielle, qui finit, évidemment, par déborder toutes ses attentes et anticipations ?

La proposition semble simple, elle n’est pas la toute première à creuser ce genre de piste non plus, mais elle réussit joliment. Pour les habitué.e.s de la marionnette, il y a toujours un intérêt – une fraîcheur même – à découvrir comment un.e artiste d’une autre discipline s’empare du medium et de ses possibilités, pour poser différemment ses histoires. On le voit à la manipulation, qui s’organise d’une façon vraiment originale : la marionnette portée n’a pas de contrôles, n’est pas fixée au corps de l’interprète la majeure partie du temps, et la façon dont elle est manipulée avec les pieds, avec les coudes… signale un rapport complètement différent à la corporéité. On le voit aussi à la construction, avec un centre de gravité, une morphologie et des articulations faits pour émuler ceux d’un corps humain, et permettre les mêmes équilibres qu’un corps de circassien.

Le spectacle commence comme une répétition de numéro de cirque entre le personnage de la circassienne-bricoleuse et celui du mannequin-robot. C’est une sorte de main-à-main où l’un des deux corps est impeccablement gainé, articulations verrouillée, tandis que l’autre porte tous les efforts d’ajustement. Le public s’y laisse prendre très volontiers, et applaudit à chaque preuve d’adresse, comme s’il s’agissait d’un spectacle de cirque, justement. Il faut dire qu’avec son poids réduit et ses articulations qui peuvent se plier dans des positions impossibles, le mannequin permet des figures assez spectaculaires, et Nata Galkina ne se prive pas d’en tirer le maximum.

Mais en même temps, le personnage de Bouratina, cette intelligence artificielle qui réside dans le corps du mannequin, prend graduellement de l’épaisseur. Simple objet initialement, elle se pose graduellement comme sujet, avec son caractère, ses aspirations – « Je peux faire autre chose que de la gymnastique ! » affirme-t-elle – et son désir d’autonomie.

Ce personnage qui ressemble à un humain mais n’en est pas un, qui a un corps anthropomorphe mais qui n’obéit en rien aux lois du corps humain – ses blessures se règlent en faisant des mises à jour sur un logiciel de douleur – permet de construire des décalages, qui peuvent être drôles par moments mais qui sont également porteurs de sens. Plutôt que de viser un énième spectacle de fiction-anticipation sur l’IA, le spectacle fait le choix de la poésie et de l’humour, sans renoncer à son fond de philosophie. Le surréalisme et l’absurde sont au service d’une réflexion qui n’est jamais assénée à gros traits. Et le spectacle évolue intelligemment vers plus de décalage et plus de complexité dramaturgique en accueillant le personnage de Françoise, qui se détache de Bouratina pour venir brouiller encore la situation de départ.

Au bout du compte, on verse dans le – presque – pur théâtre, avec une belle relation qui s’écrit entre l’humaine et l’IA, entre la créatrice et la créature, entre le corps et l’esprit. L’interpénétration de ces dualités apparentes, que l’on place souvent dans une opposition artificielle, est explorée avec humour par un jeu de métaphores intelligent. La marionnette se prête évidemment bien à l’exercice, et l’idée de faire porter la voix de Bouratina par un interprète voix dissocié du corps de la marionnette est une excellente initiative.

La forme est belle, le fond intelligemment traité, même si les situations manquent parfois un tout petit peu de clarté. L’approche très physique de Nata Galkina, combiné au fait que Bouratina est délibérément construite sur la modèle du corps de la première, permet de très belles scènes où les corps se mêlent et se confondent.

Pour une première création, c’est un très beau spectacle, qui fourmille déjà de bonnes idées très abouties. Le mariage cirque-marionnette ne réussit pas toujours, mais quand l’alchimie opère, cela donne de très belles propositions… où le poétique peut rencontrer la cybernétique.

GENERIQUE

De et par Nata Galkina et Hugo Oudin / Regard extérieur: Nathalie Hauwelle / Constructeur : Morgan Nicolas.

Le pavillon des combattantes d’Emma Donoghue : bonjour tendresse
Tango et musique espagnole à Crest : Peirani, Parisien et Garcia-Fons
Avatar photo
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture