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Retour sur le Concours Long-Thibaud-Crespin 2019 (piano) : Sentiment d’indigestion

Retour sur le Concours Long-Thibaud-Crespin 2019 (piano) : Sentiment d’indigestion

23 novembre 2019 | PAR Victoria Okada

L’édition 2019 du Concours Long-Thibaud-Crespin consacrée au piano s’est refermée le 16 novembre à l’Auditorium de Radio France, en laissant un immense sentiment de désarrois quant au palmarès proclamé par le jury.

Kenji Miura


Des pré-sélections aux finales

Le concours a commencé le 17 avril dernier, par les présélections qui se poursuivaient jusqu’au 1er juillet dans dix villes dans le monde entier. 50 candidats de 35 nationalités ont été retenus, dont 43 se sont réellement présentés à l’épreuve éliminatoire à Paris. Cette étape a été menée par Marie-Josèphe Jude qui, secondée par quelques assistants, a parcouru le monde. Un mouvement de sonates de Mozart y était imposé pour mesurer une musicalité autre que la virtuosité et la brillance.

À la fin des éliminatoires où le niveau des candidats était extrêmement homogène à quelques exceptions près (2 ou 3 candidats n’avaient visiblement pas atteint le degré de perfectionnement considéré comme acquis), 12 candidats ont été sélectionnés pour les demi-finales. Citons cependant, parmi les éliminés et dans l’ordre de passage, des pianistes qui se sont fait remarqués : Yui Fushiki (Japon, 28 ans) s’est distinguée par l’élégance du jeu dans la pièce imposée : Variations en fa mineur Hob XVII/6 de Haydn, œuvre délicate par la variété des discours et le dosage des propos (ornements, dynamique, phrasé…) ; Pavle Krstiv (Bulgarie-Serbie, 21 ans), doté d’une musicalité gracieuse (Haydn) et d’envergure (Rachmaninov et surtout dans L’escalier du diable de Ligeti) ; Rodolphe Menguy (France, 22 ans) dont l’interprétation révèle ses idées et son sens de structure ; Youl Sun (Corée, 19 ans) en qui se conjuguent harmonieusement la sensibilité et la virtuosité ; et enfin, Gaspard Thomas (France, 22 ans) qui sait affirmer dans la simplicité de Haydn une belle théâtralité.

Le jury, en absence de sa présidente Martha Argerich — qui n’est arrivée que pour les finales concerto — a choisi 6 finalistes : Clément Lefebvre (France, 30 ans), Kenji Miura (Japon, 26 ans), qui a obtenu également trois prix spéciaux : Prix du Concerto, Prix Warner Classics (enregistrement d’un disque) et Prix Harrison Parrott (accompagnement pendant un an pas l’agence Harrison Parrott Frabce), Keigo Mukawa (Japon, 26 ans) , Zhora Sargsyan (Arménie, 25 ans), Alexandra Stychkina (Russie, 15 ans), Jean-Baptiste Doulcet (France, 26 ans).

Parmi les 6 compétiteurs qui n’ont pas pu passer aux finales, comptent des pianistes dont le jeu montre à l’évidence leur expérience avérée en tant que professionnel. C’est le cas de Jean-Paul Gasparian (France, 23 ans). Sa musicalité est incontestable et il est capable de projeter le son très loin ; son interprétation aurait été beaucoup plus appréciée si les éliminatoires et les demi-finales avaient eu lieu dans une grande salle remplie de 2000 auditeurs, dans une situation réelle de récital. En effet, dans la Salle Cortot tout en bois de 450 places, sa force, souvent percussive, défavorisait même sa qualité de mélodiste. Anna Geniushene (Russie, 28 ans) produit un beau son à des moments caressant et même à d’autres moments plus agressifs mais toujours bien pensé, et joue chaque pièce avec une réflexion soigneuse et fondée ; pour certains, elle était parmi les prétendants pour la première place du résultat final. Son élimination avant l’ultime épreuve fait donc partie des grandes surprises de ce Concours.

Les performances inégales d’une épreuve à l’autre, le résultat final contesté,

Clement Lefebvre

Depuis le début du Concours, les nouvelles cartes se redistribuaient tous les jours ; personne ne se montrait constant de bout en bout ; la différence parfois flagrante de style et de jeu, adaptés à tel ou tel répertoire, rendait le jugement complexe, alors que la définition même d’un « concours » étant de comparer un candidat aux autres… Le cas de Clément Lefebvre (6e prix) est révélateur. Fin musicien doté de subtilité et de délicatesse infiniment raffinée, il dévoilera tous ses secrets dans un lieu intime où la proximité avec le public créera une alchimie heureuse. C’est d’ailleurs ce qu’il a montré au fil des épreuves : l’Idylle de Chabrier aux demi-finales est marquée d’une grande simplicité constante, alors que ses Rameau aux finales récital, comme il s’adressait à ses amis proches, étaient d’une beauté éthérée, tel des porcelaines fines. Chacun sait que ces pièces se savourent mieux dans un cercle restreint… Et cela n’a évidemment pas la même valeur que les grands concertos brillants et démonstratifs avec un orchestre composé d’une centaine de musiciens !

Le résultat proclamé par le jury a suscité un mécontentement de l’auditoire qui s’est exprimé avec véhémence lors de la remise des prix. La contestation se porte essentiellement sur le Premier Grand Prix décerné à Kenji Miura dont le jeu manquait généralement de philosophie et de conception ; il a toujours laissé une impression selon lesquelles il « suivait » la partition en essayant de donner des éléments, en vain. S’il a réussi à susciter l’euphorie de l’auditoire avec la merveilleuse interprétation du Quintette de Dvorak aux demi-finales, il est étonnant, au vu de sa performance en solo assez plate, qu’il se place non seulement à la tête du podium mais récolte également autant de prix spéciaux… C’est surtout sur ce dernier point que le public a protesté.

Keigo Mukawa

Son compatriote Keigo Mukawa, au contraire, sait affirmer son idée, montrer la direction qu’il prenait dans chaque œuvre, même si sa performance a été pour une grande partie dominée par une dureté, manquant ainsi de fluidité à certaines pages. Son originalité se manifestait dans les deux préludes de Debussy en les transformant en de véritables morceaux de concert (éliminatoire) ; il a joué les Variations de Haydn habitées et contrastées, en mettant son mouchoir noir sur les touches extrême-aiguës du clavier comme pour signifier que cette partie ne s’utilise pas. Ses Incises de Boulez étaient étincelantes et puissantes (demi-finales), et les Miroirs de Ravel aux finales, descriptifs (Une barque sur l’Océan) et colorés (Alborada del gracioso), laissaient toujours une part de mystère : Nocturelles aux ailes fragiles, l’Oiseau triste presque mystique, La vallée des cloches lancinante. Dans le Concerto « Egyptien » de Saint-Saëns, à travers sa flamboyance technique, son sens d’architecte était clairement ressenti. S’il a une tendance à s’enfermer dans son univers quoique extraordinaire, il est indéniable qu’il s’agit d’un musicien qui attire l’attention, et nous suivrons avec attention son évolution.

 

Zhora Sargsyan

Le 3e prix Zhora Sargsyan s’est montré très inégal selon les épreuves et les pièces qu’il a jouées. Les Variations de Haydn fascinaient ; si la Troisième Sonate de Prokofiev représentait ce qu’on peut penser de négatif de l’école russe (percussive, force démonstrative…) aux éliminatoires, il a fait preuve d’une grande finesse dans la 5e Barcarolle de Fauré aux demi-finales. Dans la même étape, de son Méphisto Waltz de Liszt on ne retenait que du côté exubérant et les Kreisleriana de Schumann aux finales étaient certes limpides dans son discours (toutes les voix étaient clairement audibles) mais ne laissaient pas pour autant une forte impression, idem pour le Concerto n° 1 de Rachmaninov.

 

Alexandra Stychkyna

La personnalité musicale d’Alexandra Stychkina, 5e prix, ne s’est pas encore totalement révélée, elle était également marqué par une grande inégalité. Si on la félicité d’avoir la capacité de supporter à 15 ans les énormes pressions propres aux grands concours internationaux, et que son jeu a toujours été propre, mais pas encore mature et souvent scolaire, pourquoi le jury l’a préférée à Anna Geniushene? Le fait de privilégier la jeunesse en est un argument majeur, mais dans ce cas, d’autres candidats auraient pu la côtoyer (nous pensons notamment à Pavle Krstiv)… Aux finales, à côté des 15 Inventions de Bach très bien menées, ses Images livre I de Debussy ne montraient aucun intérêt, de même que le 4e Scherzo de Chopin (1/2 finales) et le 1er Concerto de Beethoven (finales), trop lisses.

Jean-Baptiste Doulcet

Une drôle de personnalité que celle de Jean-Baptiste Doulcet, 4e prix, d’abord par ses choix de pièces (Trois Burlesques de Bartok, le Prélude « le jeu des contraires » de Dutilleux, Sonate op. 1 de Berg, Capriccio sur le départ du frère bien-aimé de Bach…) ensuite par l’originalité de son jeu. Il a interprété les Estampes de Debussy de manière très extériorisée alors qu’on attend à quelque chose de plus intérieur, pour autant, cela fonctionnait parfaitement ; l’Etude n° 2 de Jarrell (pièce imposée) à la fois nerveuse et dynamique, et son Concerto n° 3 de Bartok (qu’il n’a jamais joué auparavant), malgré des défauts de précision, tenait très bien en entrainant l’Orchestre National de France dirigé par Jesko Sirvend.

Il faut signaler que la prestation de ce dernier n’était pas digne de son nom, surtout pour les deux premiers candidats, le premier jour des finales concerto.

Nombreuses questions sur l’organisation du Concours

Hormis la décision du jury, cette édition a soulevé de nombreuses questions. La première est le rendu au public des notes des membres de jury de la totalité des épreuves. Posons la question autrement : Quelle est la raison de laisser secret les votes ? L’écart aussi important de l’appréciation entre le jury et le public imposera cette ouverture, comme le pratiquent d’ailleurs la plupart des concours internationaux. Notons cependant que le jury de cette édition n’était composé que de pianistes concertistes actifs, reflétant la volonté de Bertrand Chamayou en tant que directeur artistique afin d’éviter au maximum les connivences entre les professeurs et leurs élèves. Afin que chaque mélomane puisse juger soi-même la performance des participants, il est fortement apprécié si la retransmission de toutes les étapes sur internet est mise en place, la pratique devenue de plus en plus courante. Dans le cas où, pour une raison budgétaire ou autre, la retransmission sur des plateformes spécialisées serait impossible, de simples moyens comme Facebook Live et/ou sur le site du Concours donnera cependant l’idée de la prestation de chaque candidat.

Pour la question du calendrier, il semble préférable de prendre plus de temps. Actuellement, les candidats doivent jouer aux finales récital le lendemain des demi-finales et les finales récital s’enchaîne en une seule journée, ce qui est extrêmement fatigant pour tout le monde, candidats, membres du jury et auditeurs. Les compétiteurs n’ont pas le temps de se reposer suffisamment pour leur meilleure performance aux finales, tandis que l’auditoire est déçu du niveau des candidats déjà au bout de leur force… Certains diront que les concertistes seront menés à jouer dans des situations extrêmes donc ils doivent être capables de gérer leurs capacités physique, mentale et psychique, mais est-ce vraiment en leur faveur d’imposer un calendrier aussi intense au risque d’échouer au moment le plus important, les finales ? Les lauréats auront le temps d’apprendre leur métier in situ, laissons les jeunes musiciens à mûrir à leur rythme.

Pour la présélection, il est grandement apprécié d’avoir réellement entendu tous les candidats, sans opter pour les sélections sur dossier. Nous saluons le travail effectué par Marie-Josèphe Jude et son investissement, dont le résultat est nettement perceptible sur le niveau général, considérablement monté par rapport aux éditions précédentes du piano. Cependant, il semble plus plausible, dans le futur, d’étoffer le jury pour cette étape, afin d’éviter le plus possible que le jugement et le goût personnels n’entrent dans la décision.

Si le piano du concours, un Yamaha CFX est un magnifique instrument à un son profond, il serait judicieux que chaque candidat ait un choix d’instrument parmi plusieurs à leur disposition, ce qui se pratique d’ailleurs dans tous les grands concours internationaux.

Reste enfin la question particulière de cette édition pour la place de la Présidente du jury. Si l’artiste ne pouvait participer à l’intégralité des épreuves, quelle que soit la raison, elle aurait dû y participer à titre honorifique, car elle ne « présidait » pas le jury tout au long des épreuves.

Avec autant de questions laissées derrière, cette édition s’est refermée avec un sentiment d’amertume et d’indigestion dont on se souviendra longtemps. Il nous reste à souhaiter aux lauréats et à tous les candidats une bonne continuation, que leurs talents s’épanouissent nourris de leurs expériences à Paris.

Photos © Masha Mosconi / Concours Long-Thibaud-Crespin

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