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[Live report] Suuns au Trabendo : rock tamisé et performance éclatante

[Live report] Suuns au Trabendo : rock tamisé et performance éclatante

10 mai 2013 | PAR Bastien Stisi

suunsLes brillants canadiens de Suuns présentaient hier soir au public rockeux et expert du Trabendo leur deuxième album studio, Images du Futur, un opus plus approfondi et plus pensé encore que le novateur Zeroes QC, paru il y a deux ans. Pas de soleil dans les rétines, évidemment, mais une dose malsaine et vivifiante de rock tendu, cathartique et électronique, et une confirmation attendue : le quatuor montréalais est aussi fascinant à écouter dans le casque qu’il l’est à voir sur scène. Ce qui n’est pas peu dire.

Des lumières qui se tamisent, des gobelets de bière dont on se presse de vider le contenu, un public qui se tasse dans la fosse intime et rapprochée du Trabendo, et un flottant et solennel chant arabe qui se met à circuler dans l’air, incantation étrange à la limite du mysticisme bientôt accompagné d’immenses boucles électro considérablement anxiogènes, avant que les guitares ne prennent enfin le dessus et viennent ponctuer l’arrivée des quatre montréalais sur scène. Entrée en matière résolument baroque, et changement d’atmosphère immédiate.

Un jeu de lumière mouvant et lacté vient alors éclairer Ben Shemie (à la guitare et au chant) et ses congénères de Suuns, déjà acclamés par un public venu se tapir dans l’ombre aux côtés de l’oxymore nominal le plus flagrant de la galaxie. Quelques accords, quelques uppercuts de guitare, de batterie, et de sonorités spatiales suffisent pour que le groupe canadien le plus excitant de la décennie parvienne à imposer sa langueur et sa dextérité délétère dans les neurones d’une salle sous l’emprise hypnotique immédiate d’un rock électronique, sonique et profondément savant, échappé des bas-fonds d’un Enfer où les guitares et les machines post-apocalyptique règnent en maîtres incontestés.

Divagation de rock brut et corsé (« Armed for Peace »), boucles de basses minimales, épaisses et interminables (« Bambi »), saturations guitareuses et larsens résonnants (« Pie IX »), élucubrations spatiales et fantastiques (« Mirror Mirror »), gimmicks de guitares et vocable paradoxal (« Optimist »), les morceaux de Zeroes QC et du récent Images du Futur défilent comme une traînée de poudre de rock nerveux et opprimé, qui à force d’une trop grande tension latente et perpétuelle, finit par exploser brillamment (et bruyamment), à l’image de l’immense « Mudslinger ».

Sur le tube « Arena », le minimalisme électronique et les escalades crescendo des guitares ravageuses et orgiaques obligent le Trabendo à basculer définitivement dans une folie corporelle et cérébrale. Les sens se calcinent, la salle hoche la tête verticalement, horizontalement, saute parfois avec hauteur et plaisir perceptible, réclame avec ardeur un retour immédiat du quatuor lorsque celui-ci se risque à retourner un instant en coulisses.

Afin d’achever une performance constante et inlassable, le public aura le droit à une interprétation curieusement blues-rock (et en français) du surréaliste « Le Goudron » de Brigitte Fontaine et de ses lyrics décalqués et entêtants (« Le temps est un bateau, la Terre est un gâteau »).

Si la Terre est une pâtisserie qui attise les gourmandises, qu’est-ce que sont précisément les Suuns ? Peut-être bien un groupe sur le point d’écrire en lettres de feu les contours de leur propre légende et de celle du rock électronique érudit du XXIe siècle. On ne parlera donc pas ici d’étoile (filante), mais d’un astre bien plus puissant que cela. Sur leurs deux premiers albums comme hier soir au Trabendo, le rock sans lumière des Suuns gravite en effet très haut dans le ciel. Et même bien au-delà.

Visuel : © pochette de Images du Futur de Suuns

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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