Pop / Rock

Jarmusch est en vous : David Coulter envoûte la Philharmonie

Jarmusch est en vous : David Coulter envoûte la Philharmonie

04 décembre 2016 | PAR Emmanuel Niddam

Hier soir se tenait à la Cité de La Musique – Philharmonie de Paris un concert extra-ordinaire. David Coulter, qui avait déjà édité l’exploit d’une soirée musicale fondée sur l’œuvre de David Lynch, revient enfin. Dans le cadre du programme des musiques à l’image soutenu par le mécénat du voiturier Audi, le talentueux homme orchestre nous conviait autour des films de Jim Jarmusch, à quelques semaines de la sortie en salle de son dernier opus : Paterson. Du très grand art, de la très grande technicité, de la virtuosité, de l’inventivité : quelques mots ici pour partager un moment hors du commun.

Jarmusch. Ce nom résonne pour tous les cinéphiles comme une promesse de volupté. Il faut dire que le cinéaste, assistant et ami de Wenders, a inscrit dans la pellicule une trace qui n’appartient qu’à lui. Jarmusch pense un film comme une expérience esthétique totale. Regarder un film de Jarmusch, c’est s’abandonner à ses idées et ses recherches. Au cœur de son obsession se trouve la musique, grandiose, centrale et incontournable. On sait que parmi les douze longs métrages qu’il présenta en trente-six ans, certains furent bâtis autour d’un titre ou d’une tendance musicale. C’est par exemple le cas de Broken Flowers.

Le cinéaste a construit un road-movie désabusé à partir de la musique entêtante de Mulatu Astake, baptisée Ethio-jazz. Le pape de cette étrange musique métissée était l’invité en star américaine du concert, pour deux morceaux. Il arrive, sous une pluie d’applaudissements, et se positionne sur l’extrémité de la scène, derrière plusieurs instruments à percussions. Le band qui réunit une douzaine de musiciens, reste bouche bée devant un solo de vibraphone mené par le maître. Puis, la trompette et le saxophone précis nous font atterrir dans une rengaine. Broken Flowers, nous y sommes. Nous l’ignorions, mais le film ne s’était jamais arrêté dans notre esprit, Bill Murray était resté avec nous depuis tout ce temps. Les fleurs fanées nous remontent au nez alors que le groupe déroule, avec précision, la bande son du succès de Jarmusch. Durant cette traversée sensitive, Steve Nieve -qui suit les aventures de David Coulter depuis au moins l’hommage à Tom Waits de 2011 – au piano, reste dans une forme sobre de contrepoint, exécutée avec la finesse d’incisions chirurgicales, directement dans la mémoire du cinéphile, d’où s’échappe l’émotion restée intacte. Le tout est emmené par le fameux rythme syncopé inoubliable, frappé par Seb Rochford.

Retour en arrière. La soirée avait commencé par une volute de fumée – référence incontournable au Coffee and Cigarettes du maître – filmée puis projetée sur un voile à demi transparent qui laissait découvrir les artistes. Soudain, le saxophone clair de Terry Edwards tranche le silence et lance l’intrépide titre de Earl Bostic – Up in the Orbit – qui inaugura la patte de Jarmusch au cinéma, dans son premier long métrage (Permanent Vacation 1980). Le ton était alors donné : du jeu net et clair, sans hésitation, qui fait revivre les œuvres du maître dans nos esprits. On revoit jaillir Chris Parker dansant comme un fou dans sa chambre miteuse de New York.

Les cuivres se remettaient alors en marche. A pas lourds, et asymétriques. On la connaît cette rengaine, elle nous avait déjà fait planer. « I put a spell on you » lance Camille O’Sullivan, faisant tomber à ses pieds le rideau d’illusions qui nous séparait encore. Stranger than paradise, son noir et blanc indatable, son cadrage digne de Paris Texas, et sa démarche de cuivre : ils revivent en nous. Bom, Bom, Bada Ba Bom, Bom, Bom.

Les titres et les films s’enchaînent. On commence à se dire que le temps qui reste ne suffira pas, qu’il faudrait que tout cela dure encore. Sam Amidon arrive sur scène, seul, avec un Banjo, court, pour lui, grand et mince. Il se lance: Tell Me Now so I Know. Le titre doux-amer de Holly Golightly que Jarmusch avait mis en lumière dans Broken Flowers est superbement servi. L’interprète nous emporte par son talent nu, seul au banjo, dans cette ballade sans espoir, donc magnifique.

Le groupe de David Coulter est aux manettes pour nous emmener avec délicatesse d’une émotion esthétique à une autre. Dave Okomu à la guitare bien entendu, et Alex Kapranos des Franz Ferdinand, sont au rendez-vous. Les chanceux dont nous fûmes vécurent une soirée hors du commun, magnifiée par la lumière sensitive de Damien Dufaitre.

Avec ce spectacle, l’ancien Pogues David Coulter confirme son rôle majeur. Il contribue par son talent et son travail, à la reconnaissance par les mélomanes du rôle décisif joué par les maîtres du cinéma dans l’avancée de la musique. Espérons que lui et son équipe reviennent vite sur la scène, nous offrir un voyage plein de sensibilité et de beauté.

Visuel : DR

Barakei à la galerie Eric Mouchet : quand Hosoe et Mishima fusionnent corps et âmes
[Live Report]Patricia Petibon à l’Opéra de Lyon : un récital savamment clownesque
Emmanuel Niddam

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *