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[Interview] Strasbourg : « Franky Vincent a le droit d’exister comme tout le monde »

[Interview] Strasbourg : « Franky Vincent a le droit d’exister comme tout le monde »

15 juillet 2015 | PAR Bastien Stisi

Strasbourg vient de Bordeaux, et n’a mis les pieds dans l’Est de la France que de manière occasionnelle. Strasbourg multiplie les références verbales et visuelles à l’antireligieux, mais affirme ne pas promouvoir de message particulier. D’ailleurs, on favorise l’usage de l’écriture-automatique. Strasbourg ne voit pas en quoi parler « d’envie de meurtre et de viol » (dans le morceau « Fruit de la Passion ») peut représenter un problème potentiel. « Strasbourg n’est pas un projet intellectualisé », résume Tamara (Cellouloïd Mata, The Konki Duet) unique entité féminine d’un quatuor récemment auteur d’un album (Fruit de la Passion, en qui n’est pas non plus une référence à Franky Vincent) dans la très digne lignée de ces prédécesseurs cold wave underground de La Grande Triple Alliance de l’Est (pas de hasard cette fois). Entretien.

Vous ne faites pas franchement la même musique, mais lorsque j’avais interviewé Baden Baden, le groupe m’avait assuré qu’il n’était jamais allé dans la ville de Baden Baden de sa vie… Quelle relation entretient le groupe Strasbourg avec la ville de Strasbourg ?

Raph Sabbath : J’y suis allé quelques fois quand j’étais petit, mais en fait, je ne connais pas trop. On a fait quelques concerts là-bas, c’est tout.

Tamara Goukassova : Je crois que j’ai à peu de chose près même rapport avec la ville de Strasbourg que Baden Baden avec la ville de Baden Baden.

On suppose la référence à La Grande Triple Alliance Internationale de l’Est (Scorpion Violente, Noir Boy Georges, Delacave, The Feeling of Love…), et en même temps, dans la mesure où vous n’en faites pas partie, ça paraît étonnant…

R. S. : LL Cool Jo, notre clavier basse, y a effectivement vu une référence à la Grande Alliance. On a du coup vraiment appelé ça par rapport à ces types. C’est une idée un peu bizarre qu’il a eu. Après on les connaît bien hein,

Entretenez-vous des liens particuliers avec cette scène ?

R. S. : Quand ils viennent à Bordeaux, je les fais souvent jouer. Et vice-versa, quand on vient dans l’Est c’est souvent eux qui nous font jouer. On les connaît pas tous mais la plupart sont des potes. Vraiment, c’est une idée bizarre de LL Cool Jo.

Ok, donc vous faites de la pub gratuite pour des potes et pour la région Alsace-Lorraine…Vous avez un peu pensé au référencement web avant de nommer le nom comme ça .

R. S. : Ouais non, c’est vrai qu’on aurait dû, on galère un peu avec ça. Mais on n’avait pas de community manager quand on a lancé Strasbourg.

T. G. : On n’en a toujours pas d’ailleurs.

Le lancement du projet, à propos, c’était quand ?

T. G. : 2010 ou 2011. Je sais plus trop.

Comment expliquez-vous cette récurrence et cette obsession des groupes cold-wave / punk pour l’Est de la France ? Ten Volt Shock, Grand Blanc, Metz…

T. G. : Ah ouais c’est marrant. Après je ne pense pas que ce soit hyper réfléchi.

R. S. : Après c’est vrai qu’il y a toute une imagerie liée à l’Est de la France qui évoque le chômage, les usines fermées, la misère sociale…Ce sont d’ailleurs des thèmes récurrents lorsque tu écoutes les albums des mecs de La Triple Alliance. Pour exprimer et narrer ces thèmes, c’est vrai que la cold wave et le punk sont surement des styles mieux adaptés que les autres. Tu vois, on n’aurait pas appelé le groupe « Bordeaux » par exemple, même si on est basé à Bordeaux. Cette ville-là évoque aux yeux des gens quelque chose de largement plus bourgeois.

T. G. : En plus, « Bordeaux », c’est déjà pris. C’est un groupe américain. Je sais pas ce qu’ils font par contre. Après je sais pas si l’environnement fait entièrement la musique. Ça dépend des endroits je pense. A Bordeaux il n’y a pas de scène cold wave en tout cas, pas comme à l’Est par exemple.

Bordeaux, vous le disiez, ça évoque dans l’imaginaire une ville plutôt aisée. Or, on sent que Fruit de la Passion est aussi, et comme le sont globalement les albums de vos congénères de la Triple Alliance, un disque social. Qui voit d’abord le monde à travers l’œil de ceux qui ont la gueule dans la crasse (« Connard à Jaguar » dans « Jaguar »)…

R. S. : Ah dommage que Micka, qui compose les paroles de Strasbourg, ne soit pas là, ça lui aurait fait plaisir ! On en parlait justement tout à l’heure dans le métro : Hartzine a justement fait une comparaison avec les artistes de la Grande Alliance, en disant que l’on était moins prolo qu’eux …et Micka ne l’a pas mal pris, mais presque ! Tu vois lui il se considère prolo, moi pas par exemple. Même quand on regarde nos textes : il y a un côté petit bourgeois dadaïste qui n’est pas franchement prolo.

T. G. : Oui, il y a un aspect collage surréaliste dans la manière qu’a Micka de composer ses textes.

R. S. : Les noms des morceaux, par exemple, correspondent à des objets qu’il y avait dans mon appartement : il y avait une statue de « Jésus », « Jaguar » c’est la marque de ma guitare (et le « Camarade », c’est parce qu’il avait un portefeuille avec la tête du Che dessus), « Fruit de la Passion » c’est parce que j’ai un tableau avec des fruits de la passion…En quatre jours il a écrit tous les textes, et juste en regardant autour de lui. C’est vraiment de l’écriture automatique. Je les trouve très humoristiques pour ma part ses textes. Dans « Galope » ou « Jessica », il y a une telle différence entre les arrangements ultras sombres et les textes un peu niais que s’en est drôle.

Drôle, et parfois très sujets à polémique aussi. Je cite « Galope » :  « Galope, salope », « j’ai tiré sur l’être aimé », « j’ai rêvé ton enterrement »… Et « Fruit de la Passion » aussi, où vous parlez d’« Envie de meurtre et de viol ». Dans le style comme dans la thématique, j’ai pensé à Viol et à son morceau du même nom, dont le concert à La Mécanique Ondulatoire a justement été interdit récemment à cause du propos du morceau. Je voudrais votre avis sur cette affaire…

T. G. : Par définition, je ne suis pas pour que l’on interdise une forme d’art.

R. S. : Concernant cette histoire, elle m’a forcément un peu dérangé. Ce morceau de Viol, c’était juste de la blague. Et convoquer les grandes idées de liberté d’expression pour ça, je trouve ça un peu chiant. Nous, je pense pas qu’on est de soucis avec ces paroles-là, en tout cas j’espère pas ! On a encore pas eu de souci en tout cas. Surtout « Galope salope », ça vient d’une blague qu’on faisait au collège…

Vos paroles ne se limitent pas à ça. Il y a aussi les références à Franky Vincent (« Fruit de la Passion », « Franky »)…c’est juste pour la blague ou c’est une satire de la musique de masse ?

R. S. : Ah ouais j’avais pas remarqué que c’était marqué à ce point…Au début en fait on disait qu’on faisait du « zouk love », on avait fait des blagues là-dessus. J’imagine que ça vient de ça…C’est un peu des private joke.

T. G. : Mais on ne dénonce pas Franky Vincent en tout cas. Il a le droit d’exister comme tout le monde !

R. S. : Ouais à la limite je préfère Franky Vincent à Joy Division. Ian Curtis, lui, n’avait pas le droit de vivre pour le coup ! (oui, je déteste Joy Division, le premier album est affreusement joué…)

Votre album a cela de paradoxal que les textes sont fondamentaux, mais que la prod ne favorise pas franchement leur compréhension…

R. S. : C’est marrant que tu notes ça, parce que c’était un peu la guerre pendant le mixage de l’album à cause de ça…J’étais plutôt favorable à une mise en avant de la voix aux dépens du reste, et Micka lui préférais qu’on le baisse. Deux positions par rapport à ça…

Fruit de la passion, ça semble aussi être la manifestation d’un discours antireligieux. Le titre de l’album, la pochette qui paraît représenter un Christ travesti et sans croix, l’album qui se termine sur le morceau « Jésus » (accompagné d’un clip évocateur)…est-ce une manière de dire que tous les maux que vous exprimez dans cet album sont causés par une certaine forme de morale judéo-chrétienne qui nous pousse à agir comme des bestiaux uniformes ?

R. S. : Ah ouais j’avoue, quand on le regarde comme ça…

T. G. : Non mais là encore, franchement, ce sont d’heureuses coïncidences, c’est pas du tout intellectualisé comme ça !

Et même la page Facebook de Strasbourg, qui s’appelle « Strasbourg666 », c’est une heureuse coïncidence ? ça fait beaucoup de signes non ?

T. G. : Oui mais vraiment, tout a été très spontané ! La pochette c’est un pote de Jo, qui se charge de toutes les pochettes de Strasbourg. Il a juste tripé.

R. S. : Et le clip de « Jésus », en fait, ça vient d’une erreur du même qui l’a réalisé. Ça parle d’un mec qui s’appelle Jésus en fait, mais pas du christ. Quand on a vu le clip qu’il nous avait fait, on a dit « ok, il a pas du tout écouté ce qu’on lui a raconté en fait ». Cet album, c’est une série de coïncidences ET d’incompréhensions !

Strasbourg, Fruit de la Passion, 2015, Le Turc Mécanique, 43 min.

Visuel : © pochette de Fruit de la Passion

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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