Classique

Mémoire et énergie à l’avant-dernier soir du Festival Musica, à Strasbourg

Mémoire et énergie à l’avant-dernier soir du Festival Musica, à Strasbourg

05 octobre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Ce vendredi 4 octobre, Toute La Culture était à Strasbourg pour poursuivre son parcours dans les arcanes du programme musical si riche de l’édition 2019 du Festival Musica. La création française de l’opéra de Ondrej Adamek Alles Klapt et le programme Benjamin, Wolfe, Mahler à l’Auditorium nous ont fait voyager à la recherche d’une énergie bruissante et essentielle.

A 18h30, la Salle Gignoux du TNS (Théâtre National de Strasbourg) est pleine pour suivre la dernière représentation de l’Opéra du tchèque Ondrej Adámek Alles Klapt (Tout va bien) où le compositeur et sa librettiste, Katharina Schmitt s’inspirent des archives de la famille juive de la mère du compositeur et des inventaires des biens spoliés aux juifs par son grand père pour faire entendre le passé. Le titre est bien sûr ironique, tout va bien puisque les lettres des internés sont caviardées… Tout commence par des souffles venus des quatre coins de la salle dans un grand envoi de gaz qui coupe le souffle au public et donne tout de suite le « la » de cette pièce exigeante et terrible. Nous vivons les fameuses  » paroles suffoquées » dont parlait Primo Levi, à propos de l’écriture de Paul Celan. Et justement, comme Paul Celan, le roumain, a détruit la langue allemande (et maternelle) de l’intérieur, Ondrej Adámek, le tchèque propose un opéra plein de souffle où l’Allemand et particulièrement la langue administrative des cartons et des colis et des pièces est articulée avec un soin qui transforme ses mots en musique, sa scansion en dislocation. Dans un décor industriel à la Krystian Lupa, qui ici peut aussi bien être la froideur administrative aussi bien que la désolation de la « fabrique démentielle de cadavres » (Hannah Arendt), deux percussionnistes et six chanteurs évoluent en bleu de travail et gilet jaune, tandis que Ondrej Adámek lui-même les dirige depuis une cabine de maître d’oeuvre. Des grands cartons sont installés en devant de scène, dont on sort le message et les SOS comme de boîtes de Pandore. C’est très froid, très éthéré, jusqu’au carton final d’où sort enfin de la terre, charnelle, pour enterrer les corps ailleurs que dans les nuages. Deux parties se dégagent, dans cet opéra, où les variations plutôt mélodieuses des percussions entrent en raisonnante avec des voix tour à tours franchement mélodieuses où scandant un rythme infernal de mort : il y a d’abord le travail systématique de recensement, puis il y a la lecture des cartes postales censurées, où les seuls mots angoissés encore perceptibles sont « écris vite, écris plus souvent ». La fin est un constat d’échec: l’on renvoie les colis, l’on en veut plus, les dés sont jetés, rien ne va plus et une grand montée de son conclut cette pièce grinçante, qui nous flanque de fantômes terrifiants et qui nous laisse avec un malaise qu’on salue. 

A  20h, à la salle Erasme du Palais de la musique et des congrès , sous la direction du chef néerlandais Antony Hermès, l’Orchestre National de Strasbourg nous a livré un programme divers où le corps et l’énergie vitale sont rois. Les hypnotiques Dance Figures de George Benjamin (2004) sont « neuf scènes chorégraphiques pour orchestre » où l’on glisse imperceptiblement d’une scène à l’autre, dans un climat de mystère et un petit goût d’Orient qui fait briller toute la matière de l’Orchestre. C’est sans transition qu’on passe de moments de violoncelle nostalgique à des chevauchées fantastiques, dans une pièce ronde où l’inquiétante étrangeté n’empêche pas la volupté.

Prenant son titre à une chanson du répertoire du grand collectionneur de folklore américain Alan Lomax, riSE and fLY de Julian Wolfe s’inspire des musiciens des rues de New-York pour proposer « un concerto pour percussions qui ne doit pas traditionnel. Interprète par le percussionniste star Colin Currie qui travaille avec son propre corps tout le début de la pièce, ce concerto joue donc des contrastes avec d’une part un orchestre minimal et d’autre part la performance très physique et quasi-dansée du soliste : il frotte ses mains, les claque puis claque tout son corps soutenu par les harpes, percussions et cordes en chevauchées. Un grand solo nous ébahit, comme un galop de cheval, suivi par les pieds des musiciens qui battent la mesure. Lorsque Currie passe à ses instruments et s’assoit, c’est une vraie envolée que nous vivons, parfois brusquement interrompue de silences. Puis le flot reprend et l’orchestre nous emporte dans le sabbat jusqu’au coup de cymbales finales. Ovation et bis participatif ont été échangés dans la joie par un soliste diva qui n’a pas hésité à nous faire rire en soupirant d’effort au milieu de son plus grand  solo.

Après un bel entracte, c’est au cœur de la Première symphonie en Ré majeur « Titan » de Mahler (1884-1888) que nous a plongés l’orchestre. Ce saut dans le passé ne nous a pas fait perdre le fil rouge de la soirée : les sources d’énergie. Dirigé avec précision par Antony Hermus, dès le premier mouvement « Langsam, schleppend » (lentement, en dormant) interprète avec infiniment de douceur mais aussi un formidable bruissement de vie, l’Orchestre National de Strasbourg nous a fait ressentir toute la sève qui animait Mahler pour cette première symphonie considérée « trop puissante comme un torrent jaillissant de la montagne ». Avec une maîtrise du rythme et un début de deuxième mouvement presque baroque de majesté, les échos, les moments de valse presque danses et les changements de rythmes nous ont emportés dans la nuit, dans l’immense sale rouge de l’auditorium pleine où les miroirs reflétaient l’orchestre et son chef qui faisaient corps.

Une nouvelle magnifique soirée de découvertes et de grande musique à Strasbourg avant la clôture du Festival sur un programme de «Grand dérangement » ce samedi 5 octobre.

Visuels : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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