Pop / Rock

[Interview] Jil is Lucky, de la culture à l’instinct : « Il faut que j’apprenne à domestiquer le tigre qui est en moi »

[Interview] Jil is Lucky, de la culture à l’instinct : « Il faut que j’apprenne à domestiquer le tigre qui est en moi »

15 février 2013 | PAR Bastien Stisi

Un titre élevé au rang de tube incontournable de l’année 2009 (« The Wonderer »), un premier album aux allures de patchwork multiculturel célébré par la critique, et un retour en 2013 marqué par une récente date à la Maroquinerie et par la sortie le 18 février d’un deuxième opus, In the Tiger’s Bed… Dans les locaux de Naïve, qu’il a rejoint pour la production de son nouveau disque, Jil is Lucky nous parle de la métamorphose musicale et atmosphérique de son second album, de la teinte ultra personnelle avec laquelle il a peinturé sa nouvelle production, et de la révélation qu’il a pu avoir en se retrouvant nez à nez avec un tigre du Bengale…

En ce début d’année 2013, vous revenez sur les devants de la scène avec la sortie d’un second album, In the Tiger’s Bed. Pouvez-vous nous parler un peu de sa genèse ?

J’ai commencé à avoir le pied dans ce deuxième album à partir de la moitié de la tournée du premier, en 2011. C’est là que j’ai commencé à avoir des mélodies entêtantes et nouvelles en tête, qui sont toutefois restées très longtemps en vrac dans mon esprit. J’avais l’impression qu’il me manquait comme une révélation, que j’ai finalement eue lors d’un voyage en Inde : je me suis perdu, en baroudant avec mes deux acolytes, dans une végétation indienne basse et sèche qui se rapproche de la savane. Pour essayer de voir d’où l’on venait et où l’on pouvait aller, nous avons décidé de grimper à un arbre. C’est là que nous avons entendu des grognements extrêmement flippants, et  que l’on s’est retrouvés face à un énorme tigre du Bengale…Nous étions en effet dans la plus grande réserve de tigres du Monde…

D’où le titre de l’album ?

Exactement oui, on est allé se mettre dans le lit du tigre, dans son arbre, dans son petit coin peinard. Sur le moment, j’ai juste affreusement flippé, et on s’est dit avec mes potes que l’on était morts. C’est seulement après que j’ai rapproché notre visite dans la « tanière du monstre » du cheminement que je fais pour pouvoir m’exprimer ou créer. Nous avons ce besoin de rencontrer le monstre que l’on a au fond de nous, cette part extrêmement obscure liée à la littérature, à la peinture, à la musique, à la sculpture, et à toutes les formes d’art en général. Ce voyage vers le monstre, cette rencontre avec un tigre, est devenue l’allégorie de la part obscure que je peux avoir au fond de moi. Le tigre est présent, tout au long de l’album.

In the Tiger’s bed, j’y avais personnellement vu, avec les yeux de celui qui ne connait pas votre histoire, une métaphore de la difficulté de produire un second album, le côté agressif du milieu musical. On est toujours forcément attendu un peu au tournant avec un deuxième opus…

Métaphoriquement, il y a effectivement encore à fouiller. Un peu avant la sortie de mon premier album, alors que j’avais dix-neuf ans et que j’étais en prépa hypokhâgne, j’ai vécu une sorte de traversée du désert. J’avais alors laissé de côté ce que je faisais depuis que j’étais gamin (la peinture, la sculpture, la musique…) pour me mettre à fond dans ce truc-là. Avec le deuxième album, j’ai eu la possibilité d’expliquer ce moment où j’étais seul avec ce démon intérieur qui m’empêchait de manger, de vivre ma vie, qui me faisait perdre du poids, et qui me laissait simplement la possibilité de créer. La nuit, j’écrivais, je dessinais, je peignais…J’ai d’ailleurs plusieurs chansons qui relatent l’état d’esprit dans lequel j’étais, notamment « Pills », qui évoque toutes ces pilules que j’ai pu avaler pour pouvoir dormir et tous les textes que je retrouvais le matin en me réveillant. Après avoir voulu m’en débarrasser, j’ai compris que je ne peux m’en débarrasser, que c’est lui qui écrit mes textes et qui fait mes peintures : il faut que j’apprenne à domestiquer le tigre qui est en moi.

Qu’est-ce que vous a apporté la longue tournée qui a suivi la sortie du premier album ?

La désacralisation de la montée sur scène, essentiellement. Si l’artiste est tendu, le public le ressent. Musicalement, cette tournée a aussi soudé le groupe, et nous a donné à tous l’envie de faire quelque chose de très différent. On souhaitait revenir à des fondamentaux moins culturels et plus instinctifs. Le premier album est un album folk avec des couleurs de voyages, le concentré de tous les disques que l’on a pu écouter, tous les livres que l’on a pu lire, toutes les expos que l’on a pu voir… Il y avait du Velvet Underground, du Bob Dylan, du mariachi, du tzigane, c’était un album folk avec des couleurs de voyage. Le deuxième est le disque de la génération dans laquelle je suis né : l’électronique, le hip-hop ou le R&B, et est finalement un mélange des deux aspects : culturel et instinctif.

Contrairement à votre premier album éponyme, on vous sent avec ce second opus humecté les deux pieds dans la pop, mettant un peu en retrait les influences folks, latines ou manouches que vous pouviez avoir précédemment. Est-ce une orientation artistique consciente et volontaire ?

C’est complètement vrai, c’est un album qui est beaucoup plus personnel. J’ai mis beaucoup de temps à travailler les chansons et les mélodies, et j’avais envie de faire quelque chose qui ne ressemblait à rien, de beaucoup moins marqué. Le fait de ne pas avoir fait le nouveau uniquement en France, mais de l’avoir également fait à Los Angeles avec un réalisateur qui nous a permis de  transformer nos idées en un son réel très produit, alors que le premier était plutôt lo-fi (ce qui faisait son charme), a sans doute également beaucoup joué. Je voulais garder la sensation mélodique du premier album, qui est de toute façon liée à mon style, ma voix et la manière que j’ai de composer avec quelque chose de plus électronique, de plus synthétique, de plus R&B…

Produire des simulacres de feel good songs, c’était un leitmotiv musical pour ce second album, ou est-ce que c’est quelque chose qui est apparu plus spontanément ? Même lorsque les paroles sonnent un peu plus tristes que la moyenne, je trouve que le tout sonne diablement enjoué, beaucoup plus que sur le premier.

Vraiment, c’était très instinctif. C’était la première fois que j’arrivais à écrire quelque chose sur cette période de ma vie qui a été sombre et difficile et j’avais envie de faire quelque chose de très pêchu et de très entraînant, de très fort, de très mélodique, plus encore que sur le premier album. C’était une question de survie. Si je rentrais dans cet album et dans cette histoire-là, dans cette part encrée d’éléments très tristes ça allait faire un ton sur ton que même moi je n’aurais pas pu assumer. Naturellement, c’est sorti brillant, éclaboussant.

Ça ne vous attire pas de ne pas chanter en français et de réaliser un disque à la Lescop ? Faites-vous partie de ceux qui considèrent que la pop se chante avant tout en anglais ?

Honnêtement, je ne sais pas trop. En ce moment c’est ce que j’ai envie de faire, mais peut-être qu’un jour j’écrirai en français. Mais c’est vrai que j’ai peut-être encore un petit peu de complexes, liés à ma proximité avec la poésie du XVIII-XIXe…

Je trouve vos passages post-rock du premier album diablement efficaces, notamment sur votre incontournable « Hovering Machine ». Les envolées de guitares, ça vous dit un peu moins qu’avant ?

On n’a pas complètement lâché ça. Sur  « Dead Star » notamment, on a laissé quelque chose trainer, se transformer, s’accélérer, se densifier, et on pousse le truc encore beaucoup plus loin sur scène. Pour nous c’est très important d’avoir des plages de liberté dans la musique.

Les combinaisons multicolores à la Bioman sont-elles toujours d’actualité pour les membres du groupe ?

C’est révolu ! Je vais peut-être cette fois les déguiser en animaux. Mais faut-il encore qu’ils acceptent mes idées, parce que je crois qu’ils ont eu une expérience douloureuse dans le tournage du clip de « The Wanderer » ! Ils en ont chié avec leurs poneys dans la neige !

Si vous deviez retenir un seul titre de votre dernier album, ce serait lequel ? J’aime beaucoup personnellement le dernier morceau, « Backslider ».

« Insomnia », l’ouverture. Les moments les plus durs que j’ai pu avoir, c’était la nuit quand je n’arrivais pas à dormir (et quand je n’arrive toujours pas d’ailleurs) et quand cette obscurité et ces ténèbres me prennent c’est là que le mal-être est le plus fort.

C’est donc à ce moment-là qu’on lit des poèmes du XIXe…J’ai l’image du « Corbeau » d’Edgar Allan Poe qui me vient en tête…

C’est un peu ça oui…J’ai un chat qui me tient compagnie, qui est un animal nocturne. C’est très agréable, parce qu’il m’accompagne lorsque je dois me lever seul. Je suis alors content de le voir. Il me regarde, et on dirait qu’il est empli de contemplation et de réflexion, alors que je pense qu’il est juste en train de se demander s’il va manger ou dormir…Il garde une élégance incroyable malgré la vacuité de ses pensées réelles…

Jil is Lucky sera en concert au Trabendo le 16 mai 2013.

Visuel (c) : In the Tiger’s Bed, de Jil is Lucky

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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