Danse
Israel Galvan : Le Réel/ Lo Real/ The real

Israel Galvan : Le Réel/ Lo Real/ The real

15 février 2013 | PAR Smaranda Olcese

Israel Galvan prend à bras le corps le réel et signe une véritable épopée flamenca d’une rare intensité. Danser avec pudeur et force la tragédie de tout un peuple. Danser comme si c’était le dernier jour comme des milliers d’hommes et de femmes l’ont fait en regardant la mort en face : éblouissant !

Un vague brouillard remplit la grande salle du Théâtre de la Ville. Les traces d’un campement se laissent deviner à la lisière de l’ombre, tout au fond du plateau. Un rideau de lucioles – le titre d’un récent ouvrage de Georges Didi-Huberman nous vient à l’esprit : Survivance des lucioles – brille de ses mille feux avant de sombrer dans l’obscurité. Le défi relève de l’impossible. Une interdiction implicite pèse lourdement sur les représentations de la Shoah. Le philosophe avait raison d’entrevoir dans la danse d’Israel Galvan la possibilité d’adresser cette douloureuse question. La persécution, la déportation et l’extermination des Gitans pendant la Seconde Guerre Mondiale constituent un aspect trop souvent négligé de la systématique sauvagerie nazie. Pour cette ample traversée d’un moment des plus sombres de l’histoire contemporaine, le danseur des solitudes est entouré des ses compagnons fidèles. Il partage également le plateau avec deux grandes bailaoras de sa génération. Sa dernière création El Final de este estado de cosas, redux s’attaquait à l’Apocalypse, se mesurait à ses chevaliers déchainés.

Le Réel avec sa multitude de voix disparates est autrement plus bouleversant. Pour mieux l’embrasser, Israel Galvan, au sommet de son art, imagine une forme scénique plus vaste, farouchement non narrative, profondément à l’écoute des énergies vitales qui font la  puissance d’un peuple, hommes et femmes qui jusque dans les camps continuaient à plaisanter, à chanter, à faire l’amour. Ainsi des bolerias s’insinuent parfois au vif du sujet, exubérantes, légères, futiles, si n’était ce clin d’œil si juste à la stigmatisation qui continue à poursuivre les populations Roms à travers l’Europe. Des intermèdes publicitaires viennent marteler des refrains ordinaires qui font néanmoins écho à autant de préjugés qui persistent dans le sens commun. Et la danse réduite au bout des doigts, des mains qui cachent le visage, comme pour conjurer le sort, contraste de manière saillante avec la banalité du message incitant à la consommation, rend écrasante la grâce du corps massif de cette femme. L’entracte quelque peu incongru, Carmen, la puce, la punaise, questionne l’attirance nazie, presque maladive, pour le monde sévillan de Carmen, dont le film de Leni Riefenstahl, Tiefland, (1941 – 1944), où la cinéaste incarne elle même une danseuse gitane, donne la plus flagrante illustration. Le jeu ambivalent de Belén Maya, sa danse nuancée, douce, qui peut basculer d’un seul coup, riche d’éclats imprévus, induit le trouble. Sous des faux airs de cabaret, le sol se teinte d’une couleur rouge sang.

Israel Galvan est littéralement transformé par sa danse, précieux poison qui travaille son corps de l’intérieur. Ses pieds nus frappent obstinément les planches : Un homme – des cadavres poussent les fleurs. Son torse est tiraillé par des tensions profondes, un poids inhumain menace par moments de le faire éclater. Réduit à l’horizontal, il n’a de cesse de marteler le sol. La pulsion vitale remonte doucement à travers les chairs, des petits tapotements et frappes la réveillent, le corps entier se met à résonner, source primordiale et irréductible d’un rythme implacable. Les doigts parés de claquettes serpentent dangereusement autour de la tête, l’enlacent, la font bouillonner. Le danseur s’élance dans des tourbillons qui font lever la poussière, se heurte à la dépouille d’une vieille pianine délabrée dont les entrailles lui répondent par des vibrations desséchées, douloureusement impuissante à offrir le moindre réconfort.

La musique se niche ailleurs, elle s’apparente au souffle saccadé quand elle n’est pas sifflement épuisé ou déchirure. Aux guitares flamencas au son guttural, répondent les appels insistants d’un saxophone, les cordes du violon sont grattées de manière obsessive à même les doigts. D’un magma sonore aux accents bâtards de free jazz éclate de manière distincte le lamento du canto jondo.

Ecartelés dangereusement, les débris de la pianine se transforment en barbelés qui barrent le plateau et attrapent Isabel Bayón, entravent sa danse, lui entaillent la chair : Une femme : Le ciel tremble et tombe. Sa danse contenue, dramatique, explosive, a quelque chose de la force indicible d’un geste liminal, au fil de rasoir. Des étincelles pourraient littéralement surgir sous les pieds d’Israel Galvan quand il martèle avec la rage du désespoir une poutre en acier. Ce chemin de fer l’entraine inexorablement, la course est folle, la charge farouche, le danseur, éblouissant, se brule les ailes dans la lumière.

Des murs se lèvent un à un pour occulter le regard insoutenable de cette femme qui fixe le public, interpellation silencieuse, mais combien dévastatrice. Il y a dans son maintien fier quelque chose qui ne peut pas être brisé. Le Réel suit son cours, au rythme de percussions tamisées, résonnant au loin. La vie murmure ses droits, au delà et contre toute entrave. Capter ainsi ses énergies relève d’un acte de maitre.

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Smaranda Olcese

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