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“Vie digitale”, une exposition surprenante aux influences plurielles et au langage universel

“Vie digitale”, une exposition surprenante aux influences plurielles et au langage universel

27 mars 2021 | PAR Magali Sautreuil

Première exposition entièrement consacrée à l’artiste Rodolphe Barsikian, Vie digitale vous surprendra à plusieurs titres. Non seulement elle rend tangible l’art numérique, mais elle témoigne également de la construction de l’identité et de la psyché de son auteur. Paradoxalement, les œuvres qu’elle met en récit s’expriment dans un langage universel et invitent le public à projeter sa propre pensée sur elles. 

Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je m’appelle Rodolphe Barsikian. J’ai 44 ans. Je suis né en 1977, à Gonesse et j’ai vécu toute ma jeunesse en banlieue parisienne, à Sarcelles. J’ai eu la chance d’aller au collège à Paris et de m’évader du milieu enclavé de la banlieue. Les rencontres que j’ai pu faire ont nourri mon travail, qui a aussi été fortement influencé, plus ou moins consciemment par les origines arméniennes de ma famille.

Qu’est-ce qui vous a amené à l’art ? Quelle est votre formation ? 

Je suis graphiste de formation. L’artistique est venu bien plus tard dans ma vie, mais m’a toujours suivi en parallèle. J’ai été formé à l’EPSAA, l’École Professionnelle Supérieure d’Arts Graphiques de la Ville de Paris, qui est une école académique. Comme je souhaitais commencer à travailler rapidement, je me suis ensuite orienté vers LISAA (l’Institut Supérieur des Arts Appliqués), une des rares écoles reconnues par l’État, par le ministère de la Culture et de la Communication. Dans cet établissement orienté vers l’acquisition de compétences professionnelles, les professeurs exercent une activité et sont reconnus dans leur métier. Par exemple, j’ai découvert le dessin expérimental avec Stéphane Calais, un artiste contemporain réputé. J’ai suivi les cours de Rocco, un des illustrateurs du journal quotidien Libération, qui utilise l’outil Illustrator avec lequel je travaille également. J’ai été l’élève de Maria Arnold, une artiste suisse, qui est une ancienne du collectif d’arts graphiques GRAPUS et qui a employé pendant des années la peinture comme mode d’expression avant de se lancer dans l’art numérique. Elle a provoqué chez moi un déclic et a été une sorte de mentor. Elle m’a initié au dessin vectoriel, au copié-collé, à l’effet miroir… que l’on retrouve dans certains de mes travaux plastiques. Il y a des traces de Maria Arnold dans ce que je fais.

Une fois sorti de l’école, j’ai voulu de suite commencer à travailler. Je n’ai pas voulu intégrer une agence et me suis lancé en freelance. J’ai exercé dans le domaine culturel, avec la Mairie de Paris (Salon du Livre…), avec des artisans du luxe, avec Laurence Pustetto, une scénographe et architecte d’intérieur… J’ai aussi été styliste dans le domaine vestimentaire.

Depuis combien de temps vous êtes-vous lancé dans l’art numérique ?

Si l’exposition s’appelle Vie digitale, elle parle également de ma vie et des rencontres que j’ai pu faire.

À l’issue de mon projet de fin de deuxième année à LISAA, un projet intitulé Trajectoire sur le thème de la banlieue, réalisé en 1998/1999, Maria Arnold m’avait dit que je n’étais pas fait pour travailler en agence et m’avait orienté vers l’art numérique.

Mais à l’époque, je n’étais pas prêt à me lancer dans une carrière artistique. Il a fallu que je mûrisse et que je me nourrisse des rencontres que j’allais faire par la suite. Mais j’ai conservé son précieux conseil. En parallèle de mon activité professionnelle, j’ai créé et consolidé au fil des années toute une banque d’images. Je suis d’abord passé par une phase d’expérimentation avant de concevoir des œuvres et des objets finis.

In fine, j’ai toujours eu un pied dans le milieu artistique. Mais pendant longtemps, j’ai conservé mes travaux confinés dans mon ordinateur. Cela doit faire seulement une dizaine d’années que j’expose. Cependant, Vie digitale est ma première exposition en solo.

Une première exposition solo, en plein confinement, ce n’est pas de chance ?

Nous avons repoussé l’exposition au moins trois fois. À un moment donné, il faut être réaliste. C’est déjà bien qu’elle puisse avoir lieu sur rendez-vous, en visio et, nous l’espérons, pouvoir recevoir le public dès que nous serons déconfinés.

Comment décririez-vous votre style ?

Le digital offre énormément de possibilités et un panel d’outils assez variés. J’ai choisi Illustrator, un logiciel de dessin vectoriel et d’encrage numérique, pour sa praticité. Je l’utilise depuis de nombreuses années, dont j’ai parfaitement intégré le fonctionnement et que j’ai adapté à mon usage. Toutes les œuvres que je crée avec sont connectées entre elles. Ce que j’expose, c’est le processus de création pour arriver à une œuvre finale. Je travaille essentiellement le tracé, la densité, le contraste et la profondeur de ce que j’appelle mes plans. C’est pour cette raison que beaucoup de mes créations sont en noir et blanc. La couleur est un élément qui vient dans un second temps. En tant qu’artiste plasticien, la couleur est pour moi propre à la peinture. Il est très compliqué de mettre de la couleur dans une œuvre digitale. L’approche est totalement différente. Je préfère appliquer la couleur à quelques détails plutôt qu’à l’ensemble de ma création.

C’est un travail intérieur, sur la psyché humaine, qui se fait par étape. Il y a une partie très mécanique, mathématique et laborieuse, une autre empreinte de souffrance et une dernière qui correspond au lâcher-prise, à une envie de liberté. Il faut savoir que je suis un artiste nomade, qui n’a pas d’atelier. Le digital me donne cette possibilité. Les univers dans lesquels je travaille avec mon ordinateur influencent mes œuvres.

Pourriez-vous nous présenter quelques-unes des œuvres emblématiques de votre exposition ?

Séquences “Bibliothèque de formes” est une œuvre en PMMA, une sorte de Plexiglas qui ne jaunit pas, qui est recyclable et plus stable dans le temps. Pour donner corps à mes œuvres, j’essaie d’utiliser des matières évoluées. L’intérieur est composé de 700 plaquettes imprimées. Ce sont des éléments issus de textures réalisées en dessin vectoriel. Si 90 % du travail est numérique, j’essaie de restituer physiquement ma projection mentale. Mon but est de montrer comment on peut collectionner et fabriquer des images. Pour cette œuvre, je me suis inspiré des meubles de pharmacie à tiroirs. 

Illusions et Axiome sont des retables « animés ». Je mets d’abord en avant la grille de construction afin de montrer le travail préparatoire et, à l’intérieur du retable, l’œuvre figée à l’instant T3/T4. C’est un choix délibéré de stopper une œuvre que je pourrais continuer de développer à l’infini. Mon travail est évolutif. J’emmagasine les textures pour ensuite créer un chemin de fer, une grille sur laquelle on associe des modules, qui dessinent l’espace. Un graphiste du nom de Ruedi Baur m’a énormément influencé pour ce travail sur grille, qui donne une homogénéité de placement aux éléments. Il y a aussi un travail de découpage qui fait qu’à un moment donné fond et contre-forme vont se disloquer. Sur cette grille, je vais intégrer mes différentes plaquettes. Les modules qui composent la bibliothèque de formes se retrouvent dessus. Les retables comptent parmi les pièces les plus difficiles à travailler. J’ai souhaité montrer le dessin intérieur dans sa totalité, sans rupture. Il a donc fallu que les charnières soient invisibles. 

Insoumis. Mes premières déstructurations témoignent de cette recherche de mouvement, d’énergie, de lâcher-prise. Cette œuvre rappelle les techniques de la calligraphie et de l’estampe. Illustrator a d’ailleurs permis la création de caractères typographiques. L’ambassadrice arménienne, qui est venue voir l’exposition, m’a dit qu’inconsciemment, j’avais créé un alphabet avec mes œuvres.  

Éclats. Ces petites sculptures en résine ont été réalisées selon la technique industrielle du frittage. Mon travail est expérimental. L’outil digital me correspond bien car il permet d’utiliser différentes machines. Éclats sont des extraits du chemin de fer. Je n’utilise pas encore de logiciel 3D. J’ai donc fait appel à un modéliste, qui a extrudé la forme à partir de mes plans et sous mon contrôle. Ces œuvres ressemblent énormément aux khatchkars, ces pierres mortuaires arméniennes. Ce sont des éléments artisanaux, pensés, découpés sur planche et ensuite emboîtés les uns dans les autres.

Work in Progress. Les œuvres en couleur sont beaucoup plus denses. Même si ce n’est pas une de mes influences premières, j’ai énormément baigné dans l’univers du graffiti à un moment donné de ma vie, ce qui peut transparaître dans certaines de mes créations, dont celle-ci.

Intervalles. Comme pour Séquences “Bibliothèque de formes”,  700 plaquettes ont été utilisées pour ce dessin, mais de façon beaucoup plus structurée. J’ai utilisé énormément de calques pour créer de la profondeur. Technique et sens sont extrêmement liés dans mon travail. Plus il y a d’informations, plus l’œuvre est difficile à dompter. Celle-ci est la plus grande que j’ai jamais réalisée. Elle est constituée de quatre panneaux d’1.50 mètre de large par 2 mètres de haut. 

Module V2. Cette œuvre a été exposée pour la première fois lors de l’exposition Flagrant délire, qui a eu lieu en 2018, à l’Alternatif – Paris La Défense. Elle était à l’origine accrochée au plafond. J’ai voulu la libérer de cette contrainte en créant une structure métallique en acier et inox brossé. Elle rappelle ainsi les draps qu’on laisse sécher à l’air libre en Orient. Le motif figuratif floral est ici  complètement déstructuré.  

Une phrase de conclusion ?

Dans mes œuvres, chacun peut voir ce qu’il veut et s’y projeter par rapport à lui-même.

 

Informations pratiques :

Vie digitale, exposition monographique consacrée à Rodolphe Barsikian, réalisée sous le commissariat de l’historien d’art Paul Ardenne et présentée à la galerie d’art Joseph située au 7 rue Froissart, 75003 Paris, sur rendez-vous, dans le respect du protocole sanitaire pendant le confinement. L’ouverture au public reprendra dès ce dernier terminé.

Vous pouvez réserver un créneau de visite en téléphonant au 06 88 58 77 73 ou en cliquant sur le lien suivant : https://doodle.com/poll/a22p8vrfec59i8ed?utm_source=poll&utm_medium=link 

Retrouvez l’actualité de l’artiste Rodolphe Barsikian sur son site Internet (ici) et sur son compte Instagram (ici).

Visuels : © Béatrice Martini

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Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

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