Politique culturelle
Olivier Michel : « Notre enjeu est de sécuriser les artistes »

Olivier Michel : « Notre enjeu est de sécuriser les artistes »

27 mars 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Olivier Michel dirige La Pop, cet incubateur ultra contemporain amarré Quai de la Seine. Il nous parle de sa saison confinée et pourtant en vie.

Avez-vous la sensation que ce nouveau confinement va changer quelque chose pour La Pop ?

Il y avait le risque de ne pas pouvoir continuer à travailler. Or, il a été levé puisqu’il n’y a pas d’indications particulières concernant le travail en résidence des artistes. La péniche est occupée depuis l’année dernière car il y a eu un cumul de créations cette année. Le lieu est surexploité, il n’y a pas une demi-journée de disponible. D’une certaine façon, cela nous fragilise puisque la moindre défaillance a des répercussions assez lourdes. Maintenant, effectivement, ça ne change pas grand-chose. On a démarré notre édition avec une Pop Conf’ réalisée en streaming (sur Facebook, le 1er mars). On fera la même chose avec les deuxième, troisième et quatrième Pop Conf’, qui sera peut-être la dernière, je ne l’espère pas, puisque la dernière doit avoir lieu le 31 mai. Peut-être, avec un peu de chance, celle du 26 avril pourra se faire en présentiel.

Cela me rappelle que nous nous étions vus il y a plus d’un an, dans un café, Aux Parigots à République, et nous avions alors beaucoup parlé du fait que La Pop est avant tout un lieu de résidence, un lieu de coproduction plus qu’un lieu de représentation. La Pop est moins impactée de par son identité.

Ce n’est pas faux, si ce n’est que le public ne peut pas officiellement être présent au moment des créations, et cela pose quand même des questions. On a fait à l’automne dernier des présentations de créations qui n’étaient pas officielles, puisque ce n’étaient pas des créations présentées comme des premières avec le public professionnel. Nous respectons évidemment les gestes barrières et les mesures sanitaires. Donc le confinement ne change pas grand-chose.

Ce qui change peut-être c’est que, puisqu’il n’y a pas de représentations publiques, il n’y a pas de représentations payantes. Mais La Pop est un lieu subventionné. Est-ce que la billetterie est vraiment un apport fort pour La Pop ?

Non, absolument pas. On est un incubateur considéré comme un laboratoire de création pluridisciplinaire. Par conséquent, on n’est pas du tout affecté par l’absence de billetterie par rapport aux autres lieux. On a cette chance. De toute façon, la jauge est petite (une centaine de personnes). C’est aussi une chance parce que, probablement, comme c’était le cas en mars dernier, on sera le dernier lieu quasiment à fermer puisque la jauge nous permettait de rester ouvert. On sera peut-être le premier lieu à ouvrir. Blague à part, la billetterie ne participe pas à nos recettes de façon conséquente, donc c’est une chance.

Autre chose que La Pop fait beaucoup, c’est de l’intervention dans le milieu scolaire. J’imagine que la période a été assez propice.

Oui, si ce n’est qu’il y a quand même des établissements scolaires qui ont freiné leurs engagements. Ce sont des lycées professionnels franciliens, qu’on essaye de sélectionner pour des raisons géographiques d’éloignement de Paris intra-muros. Sinon, pour les collèges, ça n’a pas changé et pour les écoles primaires à priori non plus. Les écoles primaires sont attendues dans le cadre d’une installation qui aura lieu au mois de juin et normalement il n’y a pas de raison qu’elle ne puisse pas se faire. On avait fait celle de l’année dernière avec Violaine Lochu un peu contre vents et marées. On n’était pas censé ouvrir au public au mois de juin. On n’avait pas d’autorisation mais on l’avait quand même fait avec une jauge hyper limitée (moins de 6 personnes) donc ça n’avait pas posé de problème. L’année dernière on avait souffert de ne pas pouvoir mener à bien ce qu’on fait autour de cette installation avec une vingtaine d’écoles primaires du 19ème arrondissement.

Est-ce que vous pouvez me parler un peu plus précisément de cette installation qui va arriver dans les écoles au mois de juin ?

Ce n’est pas une installation qui va arriver dans les écoles, elle se tient dans la péniche, elle utilise tout l’espace de la péniche pendant un mois. Le dispositif s’appelle Radio Regard. Les écoliers d’une vingtaine d’écoles du 18ème, 19ème et 20ème arrondissements y participent. Ils sont formés pour réaliser une sorte de chronique radiophonique autour de l’installation, un peu comme s’ils étaient des chroniqueurs artistiques. En fait, ils se mettent dans la peau d’un journaliste. On leur apprend les rudiments du reportage radiophonique comme France Inter peut faire. C’est vraiment super.

Déjà, les écoliers sont dans une logique de présence active à l’installation, ils y réfléchissent. Ce sont des élèves qui sont en CE2, CM1, CM2. Leurs chroniques sont vraiment passionnantes parce que même lorsqu’il s’agit d’installations qui nécessitent du temps et de l’immersion pour les rendre lisibles, ils arrivent très vite à trouver les intentions de l’artiste. Je trouve ça assez incroyable. C’est une méthode qui s’appelle 360. Elle consiste à mettre les spectateurs et spectatrices dans une logique de réception active en leur posant les bonnes questions. Eux, ils le font spontanément en faisant ce travail de chronique. Ils le font avec leurs professeurs des écoles. C’est assez étonnant. À la fois ils s’emparent des outils du journalisme et de l’outil radiophonique. Puis, il y a cette histoire d’écriture d’une chronique qui est, en général, très juste. Quand on met les enfants dans une logique active par rapport à un travail artistique, on sent bien qu’ils sont poreux, sensibles et justes dans leur appréciation.

Et, par ailleurs, l’artiste se déplace dans certaines écoles (celles les plus engagées dans le partenariat) et rencontre les élèves, explique la démarche. Il se trouve que cette année l’installation sera assez singulière parce que l’artiste, Kerwin Rolland, est à la fois musicien, artiste visuel, plasticien et initialement ingénieur en acoustique. Il prévoit une installation qui va, à mon avis, passionner le public et les enfants. C’est un travail sur des séquences qui se mettent en phase avec certaines parties du corps. Par exemple, ce sont des fréquences qui jouent sur l’ossature des genoux, qui vont jouer sur le foie, le cerveau, etc. On va mettre le public dans une écoute active de ces fréquences. On va travailler sur un principe synesthétique, la lumière va être corrélée à la fréquence, on va la voir changer. Le public sera ensuite amené à commenter la perception qu’il a eu de l’installation pour voir si cela a eu des effets sur le corps. Kerwin Rolland a travaillé notamment dans les sous-marins pour le ministère de la Défense. Il faisait changer la perception du mal de mer des marins pour leur permettre de moins le subir et d’éviter les nausées.

Kerwin Rolland sera en Pop Conf’ le 31 mai.

Oui tout à fait. Le sujet c’est « À chaque partie du corps un son ? » c’est-à-dire, est-ce qu’il y a un son qui s’adapte plus aux intestins par exemple. C’est vrai que quand on est en concert, on sent bien qu’il y a des effets sur le corps. L’organisme est constitué principalement d’eau, les molécules sont sensibles aux fréquences. Il y a pas mal d’expériences un peu radicales d’ailleurs qui ont été menées sur les militaires par rapport au rôle de certaines fréquences. Ce sont vraiment des choses qui peuvent avoir un intérêt pluriel. En général, il y a toujours une installation qui implique l’artiste. Les thèmes des Pop Conf’ sont toujours en lien avec les créations des spectacles.

Autant les Pop Conf’ sont diffusées sur la page Facebook mais les spectacles non. Ils ne sont pas « streamés » ?

 Non, ils ne sont pas streamés. Il y a une raison à cela. Les spectacles ne se prêtent pas trop aux captations live. Mais il se trouve que cet après-midi, je vais à la Scène nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines parce qu’on y présente Variété, spectacle crée à La Pop en automne 2019 et qui a été repris en janvier 2020 au Théâtre de l’Aquarium. Là, on le fait en version cinéma. C’est une présentation réservée aux professionnels et il y a un film d’un réalisateur de cinéma qui tourne autour du spectacle. C’est une captation scénarisée, un objet de cinéma autour du spectacle. Elle sera diffusée sur le site de Saint-Quentin-en-Yvelines et probablement sur des plateformes. On avait approché Culturebox qui avait finalement renoncé pour des raisons de saturation de planning.

C’est bien que vous parliez de saturation de planning. Comment se passe ce que désormais on nomme « l’embouteillage » ?

Il y a un embouteillage énorme parce que cette année on se retrouve avec 15 spectacles en création, ce qui est énorme sachant que les spectacles sont concentrés sur les périodes mars-mai et novembre-décembre. Il y a aussi un cycle performance qui se tiendra en septembre-octobre sur les musiques qui soignent, ce sont les cycles des relectures. Il y aura une dizaine de performances en création. C’est effectivement un agenda qui est très dense et intense.

Mais quel a été votre choix ? 

Il y a deux voire trois spectacles qui devaient être présentés à l’automne dernier et qui ont été déplacés au printemps, sachant que si on ne peut pas les présenter ils vont se redécaler. Là, par exemple, il y a un spectacle de Yaïr Barelli qui va être créé début avril, c’est une présentation professionnelle. On va reprendre ce spectacle dans La Pop l’année prochaine, on n’a pas encore décidé des dates. Donc on a un cumul parce qu’on a déjà des engagements avec des artistes sur printemps 2022, automne 2022 et printemps 2023. On a déjà alloué à chacun des contrats de coproduction, c’est une façon de sécuriser les artistes. Dès 2020 on a distribué des coproductions pour les années 2021, 2022, 2023. On prend de l’avance. Effectivement, on va subir le côté embouteillage parce qu’on va avoir beaucoup de créations en 2022. Et puis, il y a un effet collatéral puisque nos créations sont censées être ensuite diffusées au-delà de La Pop. On se retrouve avec un cumul de créations qui vont devoir être présentées à la fois dans des lieux de théâtre, scènes nationales, festivals. Les créations présentées à La Pop subissent les embouteillages, c’est un effet domino auquel on n’échappe pas.

Est-ce que ça veut dire que vous vous refrénerez sur la suite ? 

Disons que pour l’instant on est un peu en stand-by pour le report des dates de spectacles. On ne sait pas si certains spectacles qui sont prévus au printemps vont pouvoir être présentés au public. Par exemple il y a un spectacle de Julien Fišera qui est censé être créé tout début mai. Si on ne peut pas, on reportera les représentations au printemps prochain. Notre enjeu est vraiment de sécuriser le plus possible les artistes, qu’ils gardent confiance et qu’on leur donne le plus possible de visibilité. Et comme on a la chance de ne pas être un lieu de diffusion traditionnel, il n’y a pas la question de renoncer à une création. Après, on a beaucoup de lieux partenaires. On devait faire un spectacle avec le théâtre de Vanves à la fin mars en clôture du festival Artdanthé et on le reporte aux 9 et 10 juillet. Et la représentation qui devait avoir lieu à La Pop (la péniche ne sera pas disponible en juillet parce qu’il y a Paris Plage), on va la faire ailleurs, probablement au Point Ephémère ou au Théâtre de l’Aquarium. Dans ces cas-là, on assure quand même la représentation mais hors les murs.

Quand on s’était vus il y a quelques temps, vous me disiez que vous pensiez à déménager. Est-ce que c’est toujours d’actualité ?

Oui. C’est une entreprise de longue haleine. On est en train de constituer un comité scientifique autour de La Pop qui pourrait entrer en relation avec certaines équipes artistiques quand le sujet de leur spectacle, de leur performance ou de leur installation réclame une assise scientifique. Ce comité scientifique est en cours de constitution, il y a une dizaine de chercheurs et chercheuses qui ont déjà confirmé leur participation. L’idée de ce comité scientifique, c’est que le site de La Pop devienne un site ressource d’articles scientifiques, d’articles de presse, qu’il y ait un certain nombre de documents qui soient accessibles pour faire de la prescription autour de certaines sources documentaires, artistiques ou autour des sons et de la musique.

Le comité scientifique a un autre rôle qui est d’encadrer des dispositifs d’éducation artistique et culturelle auprès de populations que l’on ne touche pas pour l’instant : les EHPAD, les crèches et les adolescents en situation psychologique extrêmement délicate. Pour cela, on a besoin d’une assise scientifique solide. L’enjeu est de rassembler des chercheurs et des chercheuses qui ont des regards complémentaires. Il y aura des neurologues, des astrophysiciens, des psychologues, des musicologues, etc. Autour de la petite enfance, je suis en train de travailler avec deux jeunes chercheuses pour élaborer une cabane à sons qui a vocation à être utilisée, présentée et installée dans des crèches.

Avec ces deux chercheuses, on aimerait bien ouvrir à terme un lieu qui soit un lieu de création artistique tel que La Pop le fait mais aussi un lieu de rencontre avec des chercheurs et des chercheuses autour de dispositifs de recherche-action qui s’appuient sur des expériences de terrain. Pour cela, on aimerait bien que ce lieu puisse inclure une crèche qui aurait une dimension de recherche-action autour des sons et de la musique parce qu’on se rend compte de plus en plus, en tout cas pour les 1000 premiers jours, que la musique et les sons sont extrêmement importants dans le développement physiologique et neurologique des enfants. On veut travailler là-dessus pour créer un lieu qui à terme serait à la jonction de la recherche artistique, de la recherche scientifique et aussi de recherche en développement social au travers de cette crèche qui serait une crèche pilote. Ce serait un lieu entre 700m2 et 1 000m2.

L’idée, c’est que les artistes puissent intervenir dans la crèche aussi. On est en discussion avec la ville de Paris parce qu’ils démarrent un programme de résidence d’artiste/crèche et on va les rencontrer très prochainement. Ils sont au courant de notre projet. Après, la difficulté c’est de trouver le lieu, il y a la question du foncier. C’est ça l’enjeu. Et si on n’arrive pas à inclure la crèche dans un lieu, l’idée c’est de collaborer avec une crèche extérieure pour déployer ces dispositifs autour du son et de la musique, notamment cette cabane à sons qui a vraiment vocation à être un outil de recherche. L’une des deux chercheuses avec qui je travaille compte faire sa thèse sur le rôle de cette cabane à sons.

À La Pop, on est de plus en plus en relation avec des programmes de recherches qui démarrent sur la journée de repérage artistique qui se déroule en mai prochain avec Danse Dense et le Théâtre de Vanves. Il y a une recherche menée en ergonomie du travail pour suivre cette journée de repérage et savoir comment on fonctionne pour sélectionner les dossiers. Tout le processus de la journée de repérage sera analysé à l’aune d’une recherche scientifique en ergonomie du travail, donc c’est très intéressant. La question de la réflexivité est vraiment au cœur de La Pop dans son rapport au son et à la musique. C’est un travail conséquent parce que cela suppose de faire beaucoup de rendez-vous et ce n’est pas facile en ce moment. 

Visuel : ©Marikel Lahana 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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