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[Chronique] « Psycho Tropical Berlin » de La Femme : cold-wave fatale et pop fataliste

[Chronique] « Psycho Tropical Berlin » de La Femme : cold-wave fatale et pop fataliste

16 avril 2013 | PAR Bastien Stisi

[rating=4]

psychoÀ dix-sept ans, ils affolaient déjà une industrie du disque hexagonale foudroyée par le charme absolu de La Femme et de sa mixité sexuelle et musicale, brillante association de garçons et de filles coincés entre une surfmusic sinueuse, une pointe d’électro eighty modée et démodée, et un rock teinté d’une pop glacée et déhanchée. C’était en 2010, et on découvrait avec fascination deux morceaux (« Sur la Planche » et « La Femme Ressort »), destinés à devenir rapidement de véritables tubes en puissance. Après trois années hyperactives passées à sillonner les scènes françaises, européennes, et même étasuniennes, voici venu le temps pour La Femme d’immortaliser ses déambulations cold-wave sur un premier album studio, d’une cohérence et d’un psychédélisme hypnotisants…

Il y a trois ans, la couverture du premier EP de La Femme nous proposait une relecture artisanale et faussement pudique de L’Origine du Monde de Courbet, dont les contours les plus intimes étaient alors camouflés et censurés par un épais carré noirci. On ne devait donc rien savoir de l’intimité viscérale de ce groupe aux origines géographiques éparses, résolu à faire souffler un vent nouveau sur la nuque d’une french pop alors irradiée et considérablement muette. En 2013, La Femme paraît au premier abord bien décidée à s’assumer enfin, elle qui laisse apparaître sur le recto de son album une figure féminine à la poitrine aérée, calfeutrée dans une jungle verdoyante et tropicale. L’illusion, toutefois, ne dure qu’une poignée de secondes : si cette amazone dénudée paraît prête à se donner au premier auditeur venu, sa silhouette demeure coupée à l’entrejambe, laissant les entrailles de son corps à l’abri du voyeur, et on remarque rapidement que dans son œil angoissant ne figure qu’un regard entièrement vide et sans expression.

La Femme ne se livre pas, ne sourit pas davantage. Elle énonce, absolue, la grandeur de sa froideur viscérale et de son pessimisme très contemporain à travers une cold-wave nerveuse et tendue, qui n’oublie jamais, d’une manière sacrément paradoxale, de faire mouvoir les corps de son auditoire par le biais d’une rythmique psyché et perpétuellement pop.

Psycho Tropical Berlin, condensé de trois années de travaux forcés et exigeants, c’est une ballade déconnectée dans un Paris macabre où tout espoir aurait été lâchement abandonné, la gueule plantée dans un macadam krautrock, le cœur sous l’emprise d’une drogue hallucinogène, le cerveau perché dans des étoiles exotiques et marbrées, les tympans sous l’anesthésie ravageuse de la cold-wave lo-fi d’une Femme sans regard mais avec une cohérence artistique de tous les instants.

Un larsen accompli ouvre le disque, bientôt suivi d’un cri étrange en fond sonore et d’une ligne de basse aussi sombre et mouvementée que la guitare et les percussions d’« Antitaxi » et de son ambiance de film noir des années 80’. Refus pour le groupe de prendre le taxi, « beaucoup trop dangereux », et obligation pour l’auditeur de s’enfoncer avec La Femme dans une nuit noire et tourmentée, comparable au spleen frissonnant de cette femme fatale et destructrice évoquée dans « La Femme », morceau éponyme de l’album. Les bassins se dandinent, les esprits s’égarent, le maléfice pop opère.

« Interlude », ses tambours martiaux, ses cordes de guitares détendues avec flegme, ses sifflements cradingues, introduisent l’arrivée du morceau « Hypsoline » et de ses clavecins baroques, accompagnateurs d’un texte surréaliste et assassin. Puis, c’est le tube phare « Sur la Planche 2013 » (un peu différent, il est vrai, du morceau paru en 2010) qui s’élance sur une vague de pop ténébreuse et érotique, atmosphère tropicale et solaire généreusement envenimée par l’obscure chaleur californienne d’un « I’s Time To Wake Up 2023 » post-apocalyptique et vicelard. Retravaillées également, les élucubrations soniques et mouvantes du curieux « Femme Ressort », teinté d’une diction et d’une énergie nouvelle.

Si au milieu des synthés émergés du siècle dernier et des lyrics frivoles et adultères de « Nous étions deux », les spectres pionniers de Daniel Darc et d’Étienne Daho s’invitent, La Femme n’aurait aucune raison d’en avoir peur : le groupe a le sens des formules et de la poésie pop, perchée et volante, et n’a rien à envier à ses prestigieux ainées des années 80. Ce n’est pourtant pas peu dire.

La Femme se fait immorale (« Packshot »), évoque la corde et le suicide avec l’ambiance d’un poème d’Edgar Allan Poe revisité par un Tim Burton qui se serait essayé au synthé (« Saisis la Corde), veut dépasser les carcans dégueulasses et castrateurs de la société (« Si un jour »), accumule les essayages et les expérimentations baroques pour tenter de redéfinir les genres d’une cold-wave française qui aura rarement enfilé uniformes aussi experts et déstructurés.

On ne tombe pas amoureux de ce premier album de La Femme. On l’écoute, on l’observe, on le comprend. On le remet plusieurs fois dans le lecteur de disques. Et on finit par l’aimer, totalement.

Visuel © : pochette de Psycho Tropical Berlin de La Femme

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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