Musique
[Live report] Thee Oh Sees, Caribou et Darkside à La Route du Rock

[Live report] Thee Oh Sees, Caribou et Darkside à La Route du Rock

15 août 2014 | PAR Bastien Stisi

La Route du Rock, enfin : après une période estivale passée à voir défiler au sein des plus grands festivals de France des programmations aux contours largement similaires (salut à FAUVE, M, Shaka Ponk, Skip The Use, Breton et autres Stromae…), on est heureux de retrouver du côté de la cité protégée de Saint-Malo un line up enfin marqué par le sceau de la singularité indé et de l’infaillible exigence, le tout malgré des problématiques budgétaires complexes qui mettent chaque année en péril l’existence même du festival aux environs fortifiés (le sens est ici propre et figuré).

L’épée de Damoclès est donc au-dessus de la tête (tout comme les nuages bien chargés de cette deuxième journée d’ailleurs…), et le respect du public, lui, demeure bien présent dans les esprits des organisateurs : à La Route du Rock, et à la différence de la plupart des manifestations de pareilles envergures, il est en effet possible d’assister à l’intégralité des concerts proposés, en slalomant entre les deux scènes (la Scène des Remparts et la Scène du Fort), à condition, bien sûr, que le corps ne réclame pas trop de sommeil et de ravitaillement de son appareil digestif pour continuer à normalement fonctionner…

Pour en venir à ce qui nous amène dans le coin (l’esprit et la musique rock donc, déclinés ici sous ses formats pop, folk, punk, et même électro), La Route du Rock introduisait sa 24e édition dès mercredi soir dans la salle de La Nouvelle Vague, où les festivaliers les plus en avance auront eu l’occasion de voir la pop lumineuse et francisée de Frànçois & The Atlas Mountains, le post-punk raboteux de Ought, la pop mélancolico-euphorique du projet solo de Hamilton Leithauser, abandonné pour l’heure par ses anciens compères de The Walkmen.

Mais c’est ce jeudi que débutait réellement le festival. Et puisque la plupart n’auront ni le temps, ni surtout le courage vu le temps apocalyptique, de venir partager sur La Plage Bon-Secours les rêveries doucement psyché et surf-music du Marseillais Johnny Hawaïï, on commencera avec la silhouette d’Angel Olsen, et avec un terrain déjà transformé en véritable marécage gadoueux géant.

Ici, les instants de petites euphories pop (« ForgivenForgotten ») sont immédiatement nuancés par des murmures de folk sombre aux horizons crépusculaires (« White & Fire »), et les deux premiers albums (Half Way Home, Burn Your Fire For No Witness) de l’une des grandes figures pop-folk de ces deux dernières années défilent avec aisance.

Et puis, de Chicago, où l’Américaine aux consonances  nordiques réside actuellement, on passe un peu plus au Sud, du côté de la Pennsylvanie, d’où sont issus à la fois The War On Drugs et Kurt Vile, venus amener un timbre plus rock sur la grande Scène du Fort.

Tous deux sont issus de Philadelphie, tous deux sont signés sur le label Secretly Canadian (amerloque malgré son nom canadien), tous deux ont à leur tête des chanteurs leaders aux cheveux longs et foncés, et il y a fort à parier que s’ils avaient grandi dans la même classe, The War On Drugs et Kurt Vile auraient sans doute été bons camarades, tant leurs musiques épousent des formes qui paraissent destinées à s’enchaîner avec une belle pertinence. The War On Drugs favorise la guerre propre et la sédition martiale, adopte parfois un phrasé rappelant REM, si ce n’est Dylan (« Under the Pressure »), jonché sur des compositions allongées et rêveuses, histoire de tisser un lien correct entre leurs chansons et le nom de leur dernier album, bienheureusement nommé Lost In The Dream.

Kurt Vile et ses Violators sympas (leur patronyme ne le laisse pas forcément penser à la base…), eux, baignent dans la folk-song éthérée, après avoir débuté sous un format largement plus rock (on réécoutera pour s’en persuader le premier album Constant Hitmaker, paru en 2008), paraissent constamment hésiter entre rock de grands et de petits espaces, interprètent le très diffusé « Jesus Fever », et empêcheront aussi la plupart de remarquer ce camion immense forcé d’intervenir tout près de la Scène du Fort afin de venir aspirer les flaques déversées par les eaux diluviennes qui obligent à certains endroits de se mouiller jusqu’aux chevilles…

De la boue, des bottes, du punk

On se félicite encore et encore d’avoir pu choper dans la journée une paire de bottes pour résister aux assauts boueux, on s’ennuie ferme devant les roucoulements apaisés et pop rock de Real Estate, davantage adaptés à un doux après-midi ensoleillé qu’à une fin de journée de flotte et de boue bien diffusés, on se requinquera largement avec l’arrivée sur des scènes des mythiques Thee Oh Sees, toujours superbement menés par leur leader hyper productif John Dwyer (chanteur, compositeur foldingue, guitariste habité), et qui invitent enfin le punk à investir les horizons nuageux de La Route du Rock. Instant tapageur, jouisseur et jouissif.

Certaines mauvaises langues (les nôtres ?) affirmeront alors que le festival débute enfin, tant la performance des garçons de San Francisco dynamite une foule qui avait jusqu’alors encore du mal à libérer véritablement l’esprit, et surtout le corps (oui, les pogos dans la boue, ça fait encore plus de saleté sur les vêtements). On pense aux Falls et aux ambiances pré Factory, on se perd dans la trop vaste discographie du groupe (une quinzaine d’albums sont parus en un peu plus de dix ans pour le groupe, dont le dernier en date, Floatting Coffin en 2013), on poursuivra, aussi, la dynamique noisy par le biais des Fat White Family, famille de sales gosses maigrelets et infréquentables pourfendeurs d’un punk pistolien, foutraque, gueulard, excessif, crade, lo-fi, décousu, mais finalement pas tellement dangereux : les artifices usés ici (slame dans le public, torses dénudés…), et malgré la discographie sans concessions du groupe (il faudra réécouter l’inassouvi Champagne Holocaust) sont sans doute trop archétypaux pour s’avérer légitimes.

Caribou, Darkside : l’électro, mais le rock quand même

Le terrain définitivement labouré après l’énonciation des orages post-punk, on pourra se tourner vers les terminaisons électroniques de la soirée, intervenues depuis quelques années (et non sans quelques difficultés auprès des plus fidèles) au sein du domaine autrefois réservé à la sacro sainte musique rock. Des musiques d’ordinateurs, des machines, mais des humains quand même : lorsqu’il intervient sur scène, c’est entouré de musiciens (bassiste, claviériste, batteur), tous maculés de blanc que Dan Snaith invite son projet Caribou dans les esprits, et présente à La Route du Rock son dernier album qui sortira à la rentrée, et qui s’avère à première écoute largement moins réjouissant que ses productions antécédentes (bon, il est vrai que la barre avait été mise, avec Swim, vraiment très haut).

Si certains réagissent déjà lorsqu’intervient  son premier extrait « Can’t Do Without You », et que tous manifestent le contentement des sens lors de l’interprétations des trips cosmico-tribaux « Leave House », « Odessa » et « Bowls », la performance globale, elle, s’avérera inégale, et finalement sans grande surprise.

Il demeurera cependant les rayons évoqués par la chaleur étoilée de « Sun », et puis une demie Lune dans les cieux, bientôt camouflée par une nouvelle averse, venue introduire à 2h40 du matin l’arrivée de Darkside et des new yorkais Nicolas Jaar et Dave Harrington. L’orage connaît alors son apogée, et l’euphorie sensorielle aussi : le duo fait descendre de l’espace un blues baroudeur, vagabond et synthétique (les gros frissons sur « Golden Arrow », « Paper Trails » ou « A1 ») et à l’image du premier album Psychic, réjouit les cerveaux, les hanches, les jambes, et globalement tout ce que le corps humain est capable de rendre sensible. La performance parfaite du tandem électro-acoustique donnera, surtout l’envie de braver encore aujourd’hui les dangerosités du temps, en prévision des concerts de Metz, Anna Calvi, Liars, Portishead et autres Moderat.

La programmation complète, et c’est bien pratique ainsi, est à retrouver sur le site officiel de La Route du Rock.

Visuels : (c) Robert Gil

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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