Jazz
Jacky Terrasson fait entrer le jazz dans une nouvelle dimension à l’Opéra National de Bordeaux

Jacky Terrasson fait entrer le jazz dans une nouvelle dimension à l’Opéra National de Bordeaux

21 décembre 2021 | PAR Geraldine Elbaz
Le 17 décembre 2021, le pianiste aux mille nuances et au style percussif incomparable, Jacky Terrasson et son trio composé de Lukmil Perez à la batterie et Sylvain Romano à la contrebasse, nous ont présenté un projet symphonique d’envergure à l’Auditorium de l’Opéra de Bordeaux. Accompagnés par l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine (ONBA), ils ont offert au public une exécution inédite et grandiose des compositions du pianiste. Un concert événement. Un public sous le charme. 

Une odyssée sensorielle et poétique 

Si vous avez écouté l’album 53 (Blue Note) de Jacky Terrasson, sorti en 2019, vous connaissez sans doute déjà les morceaux The Call, magnifique clin d’œil à Poinciana d’Ahmad Jamal, ou Alma, composé pour le film La Sincérité (Charles Guérin Surville), dont la mélodie suave et satinée vous envoûte par sa délicatesse et son élégance. Peut-être avez-vous d’ailleurs déjà fredonné quelques notes de Palindrome, dont la rythmique vous embarque dans une odyssée joyeuse et festive ? Peut-être même vous êtes-vous laissé bercer par la prose de Baudelaire sur La part des anges ? Alors, vous vous demandiez : est-ce le piano qui accompagne la poésie et sublime le texte ou la poésie qui se greffe parfaitement sur la mélodie pour la faire résonner autrement ? 
 
« Enivrez-vous », nous dit Baudelaire « De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. » Effectivement, tout est là. Alors on oublie le temps qui passe, on est délivré de toute injonction temporelle et on se plonge dans l’infini, dans l’absolu, dans l’universalité des éléments : « demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle ». Les notes et les mots s’enchevêtrent merveilleusement, c’est l’accord parfait, la rencontre majestueuse de deux univers sensibles qui se répondent. 

Quand la musique prend tout l’espace 

Imaginez maintenant cette poésie, ces mêmes titres, ces mélodies entraînantes, ces harmonies colorées, ces rythmiques parfois lentes et langoureuses, parfois plus dynamiques et enlevées mais inscrites cette fois dans un cadre symphonique avec tout un orchestre sur scène ! Imaginez les violons, les altos, les violoncelles, les contrebasses, les trompettes, les trombones, les percussions ! Ecoutez la musique prendre tout l’espace, s’installer dans un volume qui impose le respect. Observez chaque instrumentiste complètement impliqué dans un projet d’ensemble colossal. 
 
Pensez au travail de préparation en amont du concert, aux arrangements, aux répétitions, à la mise en place, pour que l’ensemble soit parfaitement coordonné. Un an et demi de travail pour une heure et demie de spectacle. Pensez à Jean-Philippe Scali qui a agencé les morceaux pour une exécution à plus de soixante musiciens sur scène. Pensez à Bastien Stil à la direction musicale, clé de voûte formidable, point de repère essentiel qui rend tout possible. Pensez à Stéphane Menut, invité surprise de la soirée, dont la prose baudelairienne a enchanté l’auditoire. 
 
Ou n’y pensez pas. Laissez plutôt la magie opérer, laissez-vous porter par la musique, par la somptuosité orchestrale. Vous n’êtes plus connecté à la réalité, vous vous détachez de tout et vous flottez. Vous passez du tellurique à l’aérien. Vous êtes dans une bulle musicale, en apesanteur. Vous êtes bien.

Comme un moment suspendu

Arrive alors ce moment impérieux, solennel, magistral. Mozart. Lacrimosa. La scène, baignée de lumière rouge, devient incandescente. Les musiciens sont flamboyants. Nous sommes enveloppés de beauté, happés dans un monde mélodieux qui nous transperce et nous transporte. Au fond de la scène, les percussions vrombissent, puissantes, inéluctables. La musique prend une nouvelle dimension. L’onde de choc se propage, la vague nous submerge. C’est électrique. Nous vibrons puissance mille. Les sens sont à vif. L’exploration sensorielle est totale. 
 
Un dialogue piano violoncelle se fait entendre et nous fait penser à Rostropovitch qui jouait les suites de Bach au pied du mur de Berlin. Instant de grâce, hors du temps. On savoure. 
 
Jamais nous n’avions entendu le répertoire de Jacky Terrasson de cette manière. La performance délivrée lors du concert est unique et atemporelle.

A la fin de l’envoi, il touche

Le rappel nous plonge enfin dans une symphonie de couleurs et les images défilent dans notre imaginaire. Si le vin est bon, comme une illustration musicale cinématographique, nous évoque les plus beaux films de Claude Lelouch et l’on se dit qu’après Ennio Morricone, John Williams ou Hans Zimmer… pourquoi pas Jacky Terrasson ? 
 
Visuel : (c) GE
 
Jacky Terrasson
ONBA
à l’Auditorium de l’Opéra National Bordeaux Aquitaine
Bastien Stil, direction musicale
Jean-Philippe Scali, arrangements
Jacky Terrasson, piano
Sylvain Romano, contrebasse
Lukmil Perez, batterie
Orchestre National Bordeaux Aquitaine
 
Le 17 décembre 2021 à 20h
Marginal : « Je ne lâche pas la passion tant que ça marche » (Interview)
Jacky Terrasson : « L’idée c’est qu’il n’y ait pas de frein avec les idées qui arrivent assez vite et le son restitué au bout des doigts. » – Interview
Geraldine Elbaz
Passionnée de théâtre, de musique et de littérature, cinéphile aussi, Géraldine Elbaz est curieuse, enthousiaste et parfois… critique.

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