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Jacky Terrasson : « L’idée c’est qu’il n’y ait pas de frein avec les idées qui arrivent assez vite et le son restitué au bout des doigts. » – Interview

Jacky Terrasson : « L’idée c’est qu’il n’y ait pas de frein avec les idées qui arrivent assez vite et le son restitué au bout des doigts. » – Interview

21 décembre 2021 | PAR Geraldine Elbaz
Fin décembre 2021, l’Auditorium de l’Opéra de Bordeaux met à l’honneur Jacky Terrasson et l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine sous la Direction de Bastien Stil pour quatre soirées exceptionnelles. Le 17 décembre dernier, nous avons eu la chance d’assister à un grand concert de jazz symphonique où les compositions du pianiste prenaient une nouvelle dimension. Ils étaient plus de 60 musiciens sur scène et le public a vibré à l’unisson. Du 21 au 23 décembre, Jacky Terrasson revient pour trois concerts de Noël qui affichent déjà complet.  Rencontre exclusive avec un artiste virtuose qui ne fait pas les choses à moitié…
 
Quelle est votre vertu préférée ? 
La curiosité.
 
Quel est le principal trait de votre caractère ?
A vif. 
 
Quelle est votre idée du bonheur ? 
La sérénité, le calme, la plénitude.
 
Si vous n’étiez pas vous, qui aimeriez-vous être ? 
Un éléphant, parce que je trouve que c’est un animal très costaud, très fort, qui n’a rien à prouver. Il a une mémoire de dingue, il se souvient de l’endroit où sont morts les membres de sa famille, depuis 200 ans. C’est juste un animal qui me fascine. La force tranquille, c’est ça qui me séduit.
 
Une citation qui pourrait être votre devise ? 
« Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière. » de Michel Audiard.
 
Quel est votre état d’esprit actuel ? 
Hyper emballé de vivre cette expérience avec le symphonique. Je m’aperçois que déjà depuis le 17 décembre au soir, j’ai un manque : être dans cette ambiance de travail avec un orchestre tel que celui-là, ambitieux et enthousiaste, vouloir y arriver, faire en sorte que ce soit propre, que ce soit bien. C’est une communauté, un effort commun et j’adore ça. Ça va me manquer après.
 
Un petit mot sur le concert symphonique du 17 décembre, c’était il y a trois jours : séquence émotion ? 
Absolument. Ça s’est bien passé alors je suis content, satisfait mais toujours critique sur ce qui aurait pu être mieux. Il y a des choses qui, à mon avis, à la générale, étaient peut-être un peu plus abouties, un peu plus précises. C’est toujours ainsi quand on est sur scène pour la première fois et qu’on prépare depuis longtemps. Il y a toujours un peu plus de nervosité. Donc émotion et gratitude. Merci tout le monde d’avoir joué le jeu, Jean-Philippe d’avoir étoffé mes morceaux, Bastien d’avoir fait sonner tout le monde ensemble. Je voudrais adresser un remerciement spécial aussi à Lukmil et Sylvain, qui jouent avec moi depuis longtemps. Ils font un boulot extraordinaire et j’ai beaucoup de chance de les avoir à mes côtés. Pour le concert symphonique, ils ont su se plonger dans un climat, dans un contexte qui n’est pas le nôtre finalement. Il a fallu apprendre à trouver ses repères, tout en sachant que sur scène on n’entend pas forcément tous les autres, ce qui peut être très déroutant.
 
Vous dites que vous « pensez la musique comme la peinture », avec des teintes, des nuances, une palette riche. Alors c’était comment le 17 décembre en terme de couleurs ? 
C’était pétillant, péchu, parfois bleu comme un lac, tendre. Souvent c’était comme un feu d’artifices. C’était Miro, Dali…
 
Et là vous êtes en pleine répétition pour les 3 concerts de Noël à l’Auditorium de l’ONBA. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? 
J’interviens 20 minutes sur chaque concert, où l’on ne joue que des thèmes de Noël comme Santa Claus is coming to town, My favorite things, The Little Drummer Boy, ou encore When the Saints Go Marching In, le dernier un peu plus gospel avec le chœur. Bordeaux m’a proposé de participer à ces concerts, qui sont toujours très prisés et où tout le monde va. C’est la première fois qu’ils font appel à un musicien de jazz. Quand Emilie et Victor se sont aperçus que mon concert était juste avant, ils m’ont proposé de rester pour les 3 concerts 4 jours après. J’ai dit oui avec plaisir car c’est un peu l’aventure avec le symphonique qui continue. Je n’ai pas l’habitude de travailler avec un chef et ça me plaît de m’inscrire dans cette vibe. J’ai d’ailleurs remercié Bastien pour son travail, sa rigueur et la musique. Il est très précis, on ne perd pas de temps, on avance. C’est un pilier. 
 
Vous avez des modèles dans l’univers du jazz et du classique : Bud Powell, Ahmad Jamal, Keith Jarrett, Ravel, pour ne citer qu’eux. Comment influencent-ils votre approche de la musique ? 
A une époque, pour bien comprendre l’éloquence, le vocabulaire de ces gens-là, je copiais note pour note. Je retranscrivais pour comprendre les doigtés, les rythmes, et puis après un certain temps, j’essayais d’oublier pour ne garder que l’essence de cet apprentissage. En mettant tout ça sur une palette de sons, c’est là où le musicien et le peintre se rejoignent. C’est surtout les climats, beaucoup chez les Français. Poulenc, Ravel, Dutilleux, Fauré, j’adore. J’aime beaucoup Debussy car c’est très fluide, j’aime bien incorporer des passages comme ça entre deux morceaux, deux standards. Donc je me sers de ça pour les mettre un peu à ma sauce.
 
Et puis Mozart aussi ? 
Bien sûr, j’ai craqué sur ce passage du Requiem, Lacrimosa. J’ai été scotché par l’émotion. J’avais écouté deux versions différentes. Ces 16 mesures du développement harmonique, je me suis dit : c’est du pur génie. Je le prends beaucoup plus lent, j’aime bien l’idée de me réapproprier le morceau en changeant le tempo, la tonalité. Et puis les coups sur la grosse caisse avec le symphonique, on est dans les ténèbres. Après ça passe en Fa majeur et c’est Mozart qui arrive au Paradis en fait.
 
Parlons de la création, ou plutôt de tout ce qui précède la création : comment naît une composition ?
Quelquefois très vite, dès le matin en me mettant au piano, je peux avoir une idée de quelque chose et puis je ne me lève plus pendant trois heures. Ou alors quelquefois, j’ai juste l’impression de tenir quelque chose. Ça peut être quatre mesures, je me dis que je peux y revenir et ça, ça peut durer plus longtemps. En général, si ça dure plus d’une semaine, il n’y a pas matière. C’est donc assez intuitif avec pour but de donner une importance primordiale aux éléments clés : harmonie, forme, rythme, chant ou mélodie et puis structure et ambiance. S’il y a tout ça, c’est comme en cuisine : si tu as les bons ingrédients, tu ne peux pas vraiment te planter. C’est une question de dosage et de timing. 
 
Comment savez-vous que l’œuvre est achevée ? Terminée ?
Quand la boucle est bouclée. Mais ce n’est pas toujours une boucle, ça peut être quelque chose qui n’est pas fini aussi et qui laisse un peu sur sa fin. Kiss Jannett for me par exemple, il n’y a que quelques accords, mais c’est surtout l’ambiance qui fait qu’on est un peu envoûté. 
 
Jean Echenoz dit : « Je crois qu’on écrit toujours un livre en réaction au précédent, voire contre le précédent. » Et vous ? Est-ce que vous composez vos nouveaux morceaux en réaction aux précédents ? Y a-t-il un lien entre vos compositions ? 
Inconsciemment, il y en a certainement un, parce que je n’aime pas tout. J’ai quand-même une idée assez claire de ce que je trouve esthétiquement valable, valide et beau. Il y a plein de choses que je n’aime pas donc je ne vais pas me forcer. Il y a forcément un lien, une ligne de mire, une direction, une façon d’arriver à un certain idéal. L’idée est aussi toujours de faire quelque chose qui détone de ce qu’on a déjà fait, sinon on fait souvent le même truc.
 
A quel âge avez-vous composé votre premier morceau ? Quel était ce morceau ?
Je sais que c’était une valse, je m’en souviens très bien. Ma mère qui travaillait l’étain avait fabriqué une petite boîte sur laquelle elle avait inscrit la mélodie. J’ai toujours cette boîte quelque part. J’avais 6 ou 7 ans. 
 
Qu’est-ce que votre musique doit, selon vous, susciter chez vos auditeurs ? 
Ce que j’essaie de faire passer : de l’espoir, du beau, de la passion, de l’amour, de la vérité, du silence. De l’électricité aussi. Souvent pendant les concerts qui se passent bien, je me dis, en fait je ne suis pas au piano, je suis là, au deuxième rang. Je prends un peu mon pied en tant qu’auditeur et je me demande : qu’est-ce qu’ils font là ? J’essaie d’avoir une écoute extérieure. Pendant les concerts, j’écoute vraiment tout ce qui se passe. Alors je prends les rênes et je change de direction. J’ai la chance de jouer avec des musiciens qui me suivent, quand ça arrive. Je peux soit bifurquer, soit expressément ralentir le tempo pour que tout d’un coup on passe dans un autre truc. J’aime bien faire ça. Ça relance la créativité, l’émotion, l’envie, la surprise. J’adore quand tout à coup, dans notre trio, on est tous surpris. C’est comme un chat qui vient de sauter, qui atterrit sur ses pattes mais on ne sait pas trop comment. C’est très rigolo. Parfois on atterrit bien, parfois un peu bizarrement mais c’est pas grave, au bout de deux temps, c’est remis. C’est hyper important de prendre des risques. C’est excitant.
 
Quel est votre rapport à la liberté dans votre musique ? 
Je pense qu’il faut s’en donner le plus possible. C’est en maîtrisant pas mal de choses techniques, des mesures impaires compliquées par exemple, qu’on arrive à être libre dans l’expression. Je bosse un peu de classique mais surtout de la technique parce qu’une fois sur scène, j’ai envie d’être un médium. Avec un peu de bol, on est inspiré et on s’amuse bien. L’idée c’est qu’il n’y ait pas de frein avec les idées qui arrivent assez vite et le son restitué au bout des doigts. Quand tu peux exprimer la moindre de tes pensées, tu es libre. 
 
Quels sont vos projets pour 2022 ? 
On va retourner en studio prochainement. La structure, la formule, l’instrumentation, je ne sais pas encore.
 
Visuel : (c) GE
 
Interview de Jacky Terrasson
Le 20 décembre 2021, à Bordeaux 
Jacky Terrasson fait entrer le jazz dans une nouvelle dimension à l’Opéra National de Bordeaux
L’agenda classique de la semaine du 21 décembre
Geraldine Elbaz
Passionnée de théâtre, de musique et de littérature, cinéphile aussi, Géraldine Elbaz est curieuse, enthousiaste et parfois… critique.

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