Jazz
Daniel Humair : symphonie en Homme majeur

Daniel Humair : symphonie en Homme majeur

28 avril 2011 | PAR Pascal

Terrasse du Sunset, le soleil descend doucement sur les Halles. Vendredi soir, les quatre boîtes de jazz parisiennes s’alignent dans le brouhaha des touristes, des chopes de bière et des happy hours avant concert, avant la prise de risque que chaque trio ou quartet prévu sur les affiches de la soirée offrira au peuple élu. Dans l’intimité de ces lieux particuliers, spécifiques à cette atmosphère « kind of blue » vit ce rapport pertinent et direct qui relie le public et les acteurs d’un univers sonore aussi indéfinissable qu’il reste reconnaissable, pourrait-on dire, dès la première note bleue, voire le premier silence, celui de l’écoute. A l’affiche de la soirée le trio du saxophoniste Jérôme Sabbagh. Nous sommes loin du trio de jazz façon Bill Evans ou le leader est le musicien héros. Ici, nous sommes plus proches d’une trinité : le sax compositeur et fédérateur, le guitariste homme d’espace et de beauté, et le batteur percussionniste, concertant et symphonique, tel qu’aime à se définir Daniel Humair.

by Alexis RimbaudLes qualificatifs de l’esthétisme pictural ou gustatif sont les meilleurs amis de notre batteur international, gourmand, curieux comme un enfant dans cette effervescence haute et en couleur. L’homme est immense et dès son arrivée sur le parvis du Sunset, son ombre enveloppe, sa stature de Commandeur prend la lumière. Rien à prouver, notre géant. Voyez plutôt : Jim Hall, Lee Konitz, Art Farmer, Joe Henderson, Dexter Gordon, Franco Ambrosetti, Georges Gruntz, Johnny Griffin, Herbie Mann, Anthony Braxton, Hampton Hakwes, François Jeanneau, Henri Texier, Joachim Kuhn, Jean-François Jenny Clark, Michel Portal, Richard Galliano, Jerry Bergonzi, David Liebman et des centaines de festivals prestigieux, une discographie riche donc hétéroclite. Comme un chat persan, il n’en est pas a sa première vie et aujourd’hui, ce moderne permanent, iconoclaste de la nostalgie, délie sa gestuelle principalement sur la toile, fou de matière comme il l’a toujours été dans toutes ses expériences sensibles qu’elles fussent picturales ou musicales depuis un demi-siècle. A l’entendre parler musique, peinture ou cuisine des chefs, l’unité de l’art est en lui.

Acrylique serait le terme le plus approprié à sa façon de concevoir la création et l’exécution d’une œuvre. L’instantanéité de cette matière plastique et lumineuse rapprochent de façon significative les deux phases, et même, les mêlent comme un processus conscient. Cette possibilité de touche directe n’autorisant pas le retour en arrière, demande un rituel rapide du mouvement dans lequel une base classique, donc maitrisée et sûre est indispensable. Toute dédiée à l’image du musicien symphonique, du percussionniste concertant, du peintre primitif et minimaliste Daniel Humair. Allez à l’essence, à l’essentiel demande cette densité, cette culture et cette vie qui permet d’être au-dessus de la matière et de la technique.

L’homme d’expériences n’est pas un insensé, bien au contraire, il est le sens du présent, celui de l’amour mêlé de colère vitale, d’une puissance phénoménale pour atteindre la pertinence du trait, avec cette constante du regard ou de l’écoute des ses compagnons et des auditeurs. Sa référence musicale : Sonny Rollins night at the Village Vanguard. Dans ce chef d’œuvre, référence de l’art du trio dans le sens Shubertien du terme, le trio ouvre l’espace à l’entente exceptionnelle et quasi religieuse du mouvement musical « post moderne bop » (car il a été qualifié ainsi par l’intelligentsia du jazz). Outre la puissance d’improvisation du ténor légendaire, l’espace et le temps se confondent pour en faire, ici et nulle part ailleurs, un objet symbolique, innovant et immédiatement perceptible, nous abreuvant de ce goût immodéré de l’ambigüité entre une compréhension classique et une gestuelle moderne. Autre particularité avec le trio Sabbagh, Monder, Humair, l’absence de pianiste. Un pianiste nécessite une batterie « swing », écrite, formatée allant jusqu’à restreindre la scène même du concert. Telle est la vision commune de Jérôme et Daniel dans cette rencontre en haute atmosphère. Point de basse, point de piano. Nous dialoguons, bâtissons avec ou sans thème, essayons toujours concentrés et attentifs dans le privilège de la relation et du savoir. Si ces composantes fonctionnent entre eux, dans l’écoute religieuse de la nuit, la lumière éclaire le public, le conquiert, sachant que le risque n’est pris que pour lui et le don de la beauté du présent, inexistant dans la réalité. Le jazz ne se définit pas, il est ce qu’il est, ce qu’il devient, présence.

by Alexis RimbaudIl donne la musique à voir et à l’amateur d’art visuel le son des balais, des mailloches, des baguettes, des pinceaux et des doigts sur la toile. Sa démarche persiste dans la transmission, ses master class et les rencontres avec les jeunes musiciens « qui poussent ». Sans ego, gourmand des bonnes choses, il ne croit que dans la vie, allant même jusqu’à se comparer à un plombier, génial certes (car le génie est en lui), mais bosseur, s’exerçant sans concession, rigoureux pour mieux vivre la liberté de ce qui se doit et se peut. Écrire une biographie de Daniel Humair serait une hérésie. Une monographie serait la plus belle des choses à produire, une monographie iconographique et musicale, rappelant que l’œuvre ne demeure que par celui qui l’a vécue, l’habite avec autant de sérieux que d’humour, dans la quête de la justesse et de la qualité de la vie, sans limite.

by Alexis Rimbaud

Le live fut le témoignage d’une alchimie dense poussant dans une relation intense à la limite du fragile, du tribale, du minimalisme, du lyrisme et d’une appropriation des espaces uniques. Trois hommes, trois fois un, parfois deux et un, parfois seuls dans les arcanes magiques de ce que l’illuminé et inventif souffleur de vers sonores Jérôme Sabbagh avait la nécessité d’exprimer dans ce son tant respiré qu’inspiré et cette jazzlangue qui lui est propre, au tempo sans maître que lui-même. Ce type est beau, juste avec une humilité radieuse dont il a les moyens techniques. Ben Monder. Que dire de ce guitariste ? Des références proches de Bill Frisell, Jimmy Hall, Pat Metheny pour l’utilisation des onzièmes mineurs et de la technique électrique, une vélocité et une qualité poétique exceptionnelles. Je retiens de son jeu, des mains « à peindre », une légèreté dans les attitudes les plus composées de l’ordre de la poésie. Ben Monder allié à Jérôme Sabbagh appartiennent au territoire poétique des « portiques » de Charles Baudelaire, une narration sans reproduction possible, aux aphorismes majestueux, aux rimes riches et digestes, permettant à la fluidité puissante du batteur  de les envoler sans les recouvrir de ses ailes de géant.

by Alexis Rimbaud

Le set

Improvisation libre

Comptine (Sabbagh)

We Play, Then You Play (Sabbagh)

Improvisation libre

More (Sabbagh)

I Fall in Love Too Easily (standard composé par Jule Styne)

Improvisation libre

by Alexis Rimbaud

Set 2:

Improvisation libre (avec citation du standard I Should Care, par Ben à la guitare)

Haiku (Sabbagh)

The Clown (Sabbagh)

La Fée Morgane

Improvisation libre

Indian Song (Sabbagh)

Not Quite Blue (Sabbagh)

Improvisation libre

 

 

crédits photos by Alexis Rimbaud

 

Pascal Szulc

 

 

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Pascal

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