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Le DubStep, poésie des machines, musique du futur, ou les 2?

Le DubStep, poésie des machines, musique du futur, ou les 2?

01 juillet 2013 | PAR Idir Benard

Article à lire avec un bon casque audio

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Il en va ainsi de la création artistique : les plus visionnaires sont taxés de fous alors que la majorité de leur contemporains sont incapables de comprendre le génie de leur vision. Propre à toute avant-garde, la polarisation extrême suscitée auhourd’hui par le DubStep mérite une analyse en profondeur. Retour sur les fondements théoriques du DubStep.

Avez -vous déjà écouté du DubStep? C’est un genre intéressant parce qu’il a la particularité d’occasioner la répulsion la plus ostensible du genre “C’est de la musique ça?” ou de susciter l’adhésion la plus complète, avec une peuplade de personnes capables de danser des heures dessus sans voir la fin venir.

Pour ceux qui ne sont pas sûrs de savoir exactement ce que c’est, voici un petit morceau avant, pour se familiariser avec le genre.

Des rythmes syncopés ultra-complexes, un éventail incroyable de sons non musicaux, et surtout, le wub. La meilleure manière de reconnaitre un morceau dubstep, c’est d’identifier la basse fréquence massive à vous secouer la cage thoracique. La ligne de basse, très lente issue du dub des années 60 est réverbérée à différentes vitesses, ce qui donne l’impression de mouvement et de dynamisme. A cela vous ajoutez un rythme frénétique à 140 bpm en moyenne, et vous obtenez la conjonction idéale des contraires, la sublimation des opposés, en un mot la perfection. Car même si les oreilles non préparées trouvent le dubstep agressif, répétitif, bruyant et inharmonieux au possible, cette musique revêt un certain sens pour les oreilles modernes, et ceci ne semble pas être un engouement isolé. Cela fait un moment que le dubstep est devenu main stream. A la base étant un pur produit underground des garages- parties londoniennes du début des années 2000, le dubstep est désormais récupéré dans les chansons de Taylor Swift, Selena Gomez, et aussi les dernières pub de Microsoft et de G-Starr Raw.

Pour les oreilles profanes, le dubstep peut paraître abrasif et un peu rapeux. Certains n’hésiteront pas à qualifier le dubstep de simple bruit, ou, pour les plus ironiques, et non sans humour, d’alarme incendie. Et avec le recul, il faut quand même reconnaître que c’est bizarre, comme son. Enfin pas commun. Mais le dubstep ne serait pas aussi intéressant ni attractif si sa complexité n’était pas appuyée par les thèses d’un courant artistique entier, le futurisme. Initié en Italie par Tomaso Marinetti en 1909 avec son “manifeste du futurisme”  dans lequel il fait l’apologie de la vitesse et de la technologie, “nouvelles beautés du monde” , le futurisme prône la rupture totale et radicale avec la tradition comme unique remède au flétrissement et pourissement artistiques. Antres de “l’admiration inutile du passé”, les académies, bibliothèques et musées sont décrits comme des “cimetières d’efforts perdus, des calvaires de rêves crucifiés, des registres d’élans brisés” dans lesquels on retrouve les « contorsions pénibles d’un artiste s’efforçant de franchir les barrières infranchissables à son désir d’exprimer son rêve ». C’est dans ce contexte, un brin radical et extrême, que le peintre et musicien Luigi Russolo développe sa théorie d’esthétique acoustique, précurseur d’un nouveau courant musical, le bruitisme. Russolo, avec son manifeste écrit en 1913, “L’art des bruits”, fait preuve d’une intuition extraordinaire : son idée était que, suite aux diverses évolutions connues par les sociétés humaines, notamment les révolutions industrielles, l’oreille deviendrait peu à peu habituée aux sonorités produites par le paysage industriel urbain mécanisé.  Selon lui, chaque son est de plus décomposable en particule basique, et la musique devait ainsi sortir de ses catégorisations classiques pour explorer et conquérir l’infinité des bruits-sons de la réalité. Vitesse, énergie et bruit seraient désormais l’apanage des musiques modernes. Avant lui, Balila Pratella, autre futuriste, écrivait en 1910 dans “Le manifeste des musiciens futuristes” que “la nouvelle musique doit exprimer l’âme musicale des foules, des grands chantiers industriels, des transatlantiques, et ajouter aux grands motifs dominants de la poésie musicale la glorification de la machine et le triomphe de l’éléctricité”. Mais c’est Russolo qui a conçu le premier, sur les mêmes fondements, un “art des bruits” à proprement parler, en proposant un corpus doctrinal original de création sonore, en rupture totale avec les conceptions musicales antérieures. Russolo se dégage ainsi de toute problématique étroitement imitative, et innove radicalement pour dépasser un schéma musical selon lui obsolète, et, écrit-il, “même si Beethoven et Wagner ont secoué nos coeurs pendant des années, nous en sommes désormais rassasiés”. Poursuivant plus en avant, il insiste sur la richesse et la multitude des bruits nouveaux apportés par les temps modernes. Il invite à traverser une grande capitale, “les oreilles plus attentives que les yeux”, afin d’être sensible aux soupapes, pistons, et autres crissements des rails du métro. Pour Russolo, la combinaison rythmique illimitée de ces bruits recèle infiniment plus de richesse que les orchestres classiques, et, partant, d’une volupté insoupçonnée. En effet, le bruit structure notre vie au quotidien et nous est familier. Bien plus que cela, allant même jusqu’à la métaphysique, le bruit nous rappelle à la vie elle-même et comporte l’essence même de la réalité. Passant à l’acte, Russolo décide de construire les instruments qui seront capables de concrétiser sa vision.

Luigi Russolo

Avec ses “bruiteurs” (image) il vise à dépasser l’instrumentation classique léguée de la tradition harmonique. Il cherche ainsi à évacuer toute trace de soumission à la gamme et s’emploie, avec ses “bruiteurs”, à se libérer de la dépendance à la lutherie académique. Son orchestre de bruiteurs aux noms bizarroïdes, comme les hululeurs, gratteurs, glouglouteurs, crépiteurs ou encore les bourdonneurs, s’avèrent reproduire les gammes sonores présentes à grande échelle dans le dubstep. Bien en avance sur son temps, Russolo ne remplissait pas des arènes de centaines de personnes comme le font Skrillex et Knife Party. Au contraire, il a été considéré comme un fou excentrique. Courageux au demeurant et convaincu de la justesse de son intuition, Russolo a cependant fait plusieurs représentation en Europe de son morceau “Réveil d’une capitale”. Imaginez vous il y a un siècle, en mode haut de forme et monocle, entre gens biens, avec la Marie-Alphonsine à sortir qui s’attend à du Mozart ou du Vivaldi. Qu’auriez vous fait? Certainement comme tout le monde, c’est à dire lui balancer des légumes pourris à la tronche, comme un réflexe de survie face à cette musique sortie d’un film de science-fiction, ébranlant les fondations même sur lesquelles votre perception de la réalité est bâtie. A la représentation donnée à Londres en 1916, une bagarre générale à éclaté, et les journaux titraient le lendemain : “seules les personnes atteintes de surdité complète devraient assister au prochain concert”.

Mais aujourd’hui, c’est bien différent. Après 3 révolutions industrielles et à l’ère cybernético-numérique où les hommes deviennent peu à peu des machines (cf article sur les cyborgs), nous sommes volontairement capables de danser des heures sur des morceaux comme celui-ci, ou celui-là, et de passer sincèrement un bon moment. “Cette évolution de la musique est parallèle à la multiplication grandissante des machines qui participent du travail humain” écrivait encore Luigi Russolo en 1913. En plein dans le mille, Luigi. A mesure que nos vies sont de plus en plus enveloppées dans la toile et dépendantes des ordinateurs, il ne parait pas surprenant que cela soit également le cas pour la musique. L’invention du synthétiseur dans les années 50 et l’évolution en parallèle de la technologie créent en effet un contexte pour ce type de musique. Après la techno, le hip hop et le punk rock, il y a un contexte musical à tous ces sons chelous auxquels on peut connecter le dubstep. Sign waves, square waves, kick drum massif, VCO, VCS, techniques diverses et variées de distorsion sonore, ce genre de son est vraiment difficile à produire, et surtout à écouter. IMG_1888Les 30 dernières années de pop culture ont ainsi élargi le paysage acoustique et ont réalisé ce que les compositeurs avant gardistes avaient imaginé.  La musique s’est effectivement libérée de ses limites et a conquis et recomposé l’infinie variété des bruits sons présents dans la réalité. Plus que de la simple recomposition, les sons sont désormais in-ouïs, au propre comme au figuré. C’est exactement ce que fait le dubstep :  proposer des sons inédits. Avec ses glouglous mélodieux, ses scratch, ses crissements intempestifs et ses multiples glapissements mécaniques, le dubstep s’approprie le bruit des temps modernes et le rend harmonieux. Mieux encore, par sa capacité de déconstruire chaque réalité sonore en une unité acoustique de base, le dubstep est capable d’embrasser tous les styles et de les incorporer dans ses phases, en témoignent les multiples adaptations de metal/step, et de hip-hop/step (Bogore). Les capacités sont illimitées et l’horizon des possibles infini.

“La musique, c’est du bruit qui pense” disait Victor Hugo. Au final, la musique, c’est penser du bruit.

Images : (c) wallpaperhi.com, Getty Image, Idir BENARD

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Idir Benard
Passionné par les nouvelles technologies, la cyberculture et les visionnaires de tout poil, il écrit un mémoire à l'EHESS sur le transhumanisme et la science fiction. Interrogateur du genre humain, en chemin hors de la caverne de Platon. Bon vivant, ne se prive pas de couvrir des évènements sympas en tout genre, qu'il y ait du vin, du dupstep ou de l'art. Fan des dessins animés des années 90 (Tintin, Dragon Ball Z) et des jeux old school (mégadrive en particulier)

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