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[Interview] Laurent Garnier « Je suis les manques, les carences, les pleins de mon éducation »

[Interview] Laurent Garnier « Je suis les manques, les carences, les pleins de mon éducation »

18 mai 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Aujourd’hui est un grand jour. La HOME Box de Laurent Garnier sort, à domicile, chez F Communications. Un projet monstre, à lire, à voir et à entendre comme un presque portrait de ce monstre gentil qui a fait de la techno un genre légitime. Rencontre amicale et sensible avec l’homme qui nous fait tant danser.


Depuis Tales Of A Kleptomaniac, j’ai l’impression que tu as développé une relation au label qui est assez inédite. Tu as signé sur cinq labels, dans plusieurs pays. On s’attend à ce que ce soit les artistes qui soient signés. As-tu cette volonté de prendre les labels à contre-pied ?

J’ai toujours eu une relation forte avec les labels parce que j’essaie d’écouter le plus possible ce que l’on m’envoie. Et je fais des retours. Ils aiment bien cela. Les labels sont souvent gérés par des DJ, par des gens du monde de la nuit. Le fait de voyager beaucoup, de rencontrer beaucoup de monde a fait que j’ai cette relation-là. D’autre part, sur la réflexion sur la façon de travailler pour être un peu différent et l’état des lieux de la musique aujourd’hui, il faut comprendre que les musiciens ne vendent plus de disques. Ils vont multiplier leurs productions avec plein de labels différents pour avoir une meilleure exposition. Quand on avait F Com on n’aimait pas faire cela. On aimait garder les gens chez nous pour faire du développement d’artistes, les amener du maxi à l’album, car dans un album on raconte plus de choses, on se déploie. Cela est difficile aujourd’hui de rester chez soi.

Tu as eu envie de mouvement ?

Moi, je n’ai jamais eu envie d’aller à droite à gauche, maintenant oui, j’ai des relations très fortes avec des gens. Avec l’idée du Projet Garnier, même si on a sorti un premier EP sur Ed Banger avec Pedro Winter, il y a cette volonté d’aller dans des pays différents, sur des labels où on ne m’attendait pas. Il aurait été plus facile pour moi d’aller chez Cocoon, -Poker Flat ou Innervision… On a voulu faire croire que l’on travaillait comme tous les autres alors que nous voulions dès le départ tout regrouper sur un endroit. Nous n’avons pas dit aux labels que nous allions sortir cela sur F Com. On leur a dit que nous voulions faire un morceau ensemble et voir comment travailler autour. Tout cela devant amener à un regroupement, un « tribute ».

F Com, c’est une recreation definitive ?

F Com était sur pause. On a fait le DVD de la salle Pleyel. On n’a pas rouvert F Com pour autant. Je ne vois pas l’intérêt. Il y a tellement de labels aujourd’hui, on ne va pas ré-ouvrir pour saturer encore plus le marché. L’idée est de garder F Com pour des projets précis. Sortir La Box sur F com, cela a du sens.

Le 20 mai sort un documentaire sur Irvin Yalom où il raconte que ses parents sont arrivés de Pologne dans les années 20 et qu’il n’avait pas de bagage culturel américain. Il raconte comment il a lu la bibliothèque municipale de A à Z. Il est aujourd’hui l’un des plus grands thérapeutes américains et pourtant il parle de cette période comme d’un manque. Cela m’a amenée à toi, toi qui a commencé seul dans ta chambre. Est-ce qu’être autodidacte est par essence un manque ?

Je comble forcément un manque. Je suis les manques, les carences, les pleins de mon éducation. Est-ce que je comble un manque en couvrant les murs de disques ? Cela me semble logique. Je suis un alcoolique du travail. Je ne supporte pas le vide. Le vide me fait peur. Ce manque-là, est ce que c’est un manque affectif ? Je ne sais pas. Je pourrai lever le pied et ne pas m’imposer 25 heures d’écoute par jour. J’en suis incapable

Dans cette même veine. Le concert donné à Pleyel était-ce une réponse à la diatribe qui argue que la techno n’est pas de la « vraie » musique ?

Pour moi le concert de Pleyel c’était l’endroit, le jour et le moment où j’ai réalisé exactement ce que je recherchais depuis quinze ans. Je ne savais pas ce que je voulais faire sur scène. C’est un moment très fort pour moi, j’ai eu un baby blues ensuite après. On a travaillé six mois dessus avec les musiciens. Je courrais après quoi ? Dj c’est clair depuis que je suis gamin, je veux faire danser les gens. Mais, le Live je ne savais pas Il fallait que ce soit différent de mon image derrière mon ordinateur, cela c’était clair. J’avais des jazzmen. Il y avait des choses qui me titillaient. J’ai toujours eu cette espèce de frustration du non musicien. Je ne peux pas m’asseoir derrière un piano et te faire pleurer, j’aimerai bien.

Tu te considères comme un non musicien ?

Oui, j’ai une vraie frustration. J’ai compris que sur scène, mon rôle, c’est chef d’orchestre. Comme je savais qu’on avait filmé, j’ai eu très envie d’un DVD. J’ai fait ce DVD car cet objet est appelé à me survivre. Alors, mon gamin qui ne m’aura pas beaucoup vu jouer pourra regarder cela le jour où je ne serai plus là. Je n’ai fait ce DVD que pour lui. Il a onze ans. Je ne lui ai pas encore donné.

Parlons de la Home Box, c’est un projet qui mixe… (Il me coupe)

Alors, d’abord on sort le box. Et à l’intérieur du box il y a un CD, un album. Et je vois ce CD comme l’aboutissement de tout ce projet. Il y a quatre vinyles, trois vinyles reprennent certains des titres qui sont sortis sur les cinq EP et aussi certains remix de ces titres-là. Et le quatrième est en fait le sixième EP qui comprend « And the party goes on » qui se trouve être la dernière phrase de mon livre, Electrochoc. En plus de cela il y a un CD qui reprend des titres que l’on trouve sur les vinyles avec deux remix. J’ai fait des couleurs différentes, comme un peintre.

Est-ce que tu as l’impression que ce projet est un portrait de toi ?
Oui, mais il manque des choses, deux trois trucs pour faire un vrai portrait.

Quoi ?

Il manque plus de choses…

J’aimerai parler du remix de The Rise & Fall Of The Donkey Dog. J’adore ta version qui est très sombre, j’aime moins celle très pop, forcément, de The Husbands. Comment cela fonctionne ?

Un remix c’est une réinterprétation par une autre personne. Ce n’est jamais une commande. C’est une proposition à un artiste, l’idée que l’univers d’un autre va apporter beaucoup. Je ne travaille qu’avec des gens que j’ai bien. J’ai monté un label , SLY ( sounds like yeah) de Pop Rock lors du Festival Yeah, le festival que j’ai créé dans le sud de la France, et Husbands est le premier groupe qu’on a sorti. Je leur ai demandé un échange. Je leur ai proposé de remixer un morceau et inversement. Quand je « demande » un remix, c’est juste que j’adore la musique de quelqu’un, ce n’est pas un outil marketing pour moi.

Loin de moi l’idée ! Il y a un autre morceau qui m’a intéressée c’est « Enchanté ». Il y a trois versions (UNER Club Gleam Remix, Copy Paste Soul’s 2Swords et le tien), on a la sensation que tu adores ce track. Est-ce qu’il en existe d’autres versions? Peux-tu me raconter ce morceau ?.

C’est marrant parce que ce morceau là je l’avais proposé en tant que deuxième morceau d’un des EP. Je l’avais envoyé à MCDE parce-que je pensais qu’ils seraient intéressés car je trouve que Enchanté a une couleur très anglaise. Pour revenir aux origines, j’ai adoré un disque Song4Clara de Jules Welles , c’est juste un breakbeat, un petit hurlement de nana et un piano et je voulais faire un morceau tribute à ce track.

Et MCDE m’a dit non, que c’était… trop anglais pour eux. Je ne suis pas là pour forcer la musique. Et ils ont pris un autre morceau, Psychédelia, pour la petite histoire, Delia, c’est ma femme et c’est mon morceau préféré de l’album. J’ai gardé « Enchanté ». J’ai fait le morceau « Confused » que j’ai envoyé à Hypercolor qui a eu envie de faire un maxi et d’y accoler en Face B l’opposé de « Confused ». Et c’était Enchanté. C’est comme ça que le nom « Enchanté » est né. Les potes, Uner, Copy Paste Soul ont eu envie de remixer, Uner m’a supplié et le résultat est très sexy.


Tu as travaillé avec Angelin Preljocaj et Marie-Claude Pietragalla, est-ce que tu aimes la danse contemporaine ?
Beaucoup.

Je pensais au spectacle Tragédie d’Olivier Dubois où pendant deux heures une horde nue allait et venait sur le son de François Caffene. Est-ce que cela te fait envie?
J’aime sortir de ma zone de confort, et ma zone de confort c’est être derrière les platines. C’est aussi le fait de nourrir tés méninges. J’ai appris énormément à travailler avec le corps des danseurs. Sur une scène, tu n’es pas obligé de combler le vide. J’ai eu l’impression d’apprendre. Là en ce moment je suis en train de travailler sur la réalisation d’un court-métrage sur Electrochoc, je lis des tonnes de livres sur le cinéma. Si le projet du film se fait, ça sera pour 2016, j’aurai 50 ans, je ne me vois pas derrière les platines tout le temps, le corps fatigue. Dans la danse contemporaine j’aime le travail fait pour une date précise et où tu es obligé de fournir, j’aime ça, j’aime avoir une pression monstre. Il y a une jouissance à être dépossédé de son geste et à être dans la salle comme les autres et à voir son travail. Cela me plait beaucoup.

Nouvel album La HOME Box, Sortie 18 Mai 2015, CD/Digital/Complete Digital version, F Communications / [PIAS]

Visuels : (c) DR

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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