Electro
[Chronique] « Bruxelles » : les mille et une vies de Judah Warsky

[Chronique] « Bruxelles » : les mille et une vies de Judah Warsky

21 février 2014 | PAR Bastien Stisi

Un an après Painkillers and Alcohol, Judah Warsky revient avec Bruxelles, un album moins « do it yourself » que son prédécesseur, et marqué par l’arrivée de sonorités allogènes nouvelles. Rencontre avec l’hyperactif membre de Turzi et de Chicros, à la veille de la release party de son album au Point Éphémère

[rating=3]

Judah Warsky Bruxelles

Synthés et Orient cosmique samplé

« Dans le noir de mon âme, toi ville nyctalope, tu sais voir l’espoir. Bruxelles : capitale de l’Europe ».

Quelques jours avant une date dans la capitale bruxelloise, effectuée dans le cadre de la tournée de son premier album, un sommeil paradoxal et prophétique apporte à Judah Warsky ces quelques vers assombris et noctambules, destinés à devenir bientôt les pièces fondatrices et introductrices d’un album que l’artiste nommera tout naturellement Bruxelles.

Le timbre du morceau rappelle les ambiances synthétiques de Kraftwerk sur leurs Trans-Europe Express, et la construction mécanique du titre celle de Painkillers and Alcohol, un album déjà largement élaboré dans ces phases de médiation incertaine clairsemées entre le conscient et l’inconscient.

Une différence notable, toutefois : s’il semblait s’être égaré dans des rêveries cosmiques et synthétiques lors de l’élaboration des compositions de son premier opus, Judah ajoute sur Bruxelles les effluves de songes orientaux et sud-américains (« Think of Me », « Marre de Tout », « Autobiographie »…), et ajuste au psychédélisme ambiant quelques sonorités orientales directement puisées dans la cumbia et dans le reggaeton :

« Le reggaeton, c’est une musique que j’ai toujours bien aimée. Mes parents sont argentins, et dès que tu vas en Amérique du Sud, tu entends de la cumbia et du reggaeton partout. Il y avait d’ailleurs déjà un morceau sur mon premier disque qui s’appelait « Oh Cumbia ». En fait, j’aime le rythme du reggaeton, j’aime les sons, mais par contre il n’y a quasiment aucun morceau que j’aime…Je me suis dit que j’allais essayer de faire les morceaux de reggaeton que moi j’aime »

Pas d’odieuses références à la vulgarité miso de Don Omar ou de Dady Yankee, mais une démarche, plutôt, proche de ce qu’ont pu faire Guido Minisky et Hervé Carvalho avec leur projet électro et orientalisant Acid Arab et leur compile du même nom. Judah a d’ailleurs posé son blaze hérétique sur ladite compile et sur le morceau « Madah », et avoue même l’influence que le projet a pu avoir sur la teneur donnée à son dernier album :

« Je savais qu’Acid Arab préparait ce projet, et je me suis finalement mis aussi à préparer quelques rythmes dans mon coin afin de faire un morceau pour mettre sur la compile. J’avais aussi déjà le rythme d’un morceau, qui est devenu « Think of me », et j’ai finalement posé un texte dessus qui est devenu beaucoup trop perso  pour apparaître sur cette compile…Je l’ai finalement gardé pour moi ! »

Schizo dans la narration, bipolaire dans le son

Dans Bruxelles, Judah Warsky parle en effet beaucoup de lui, et fait de l’usage de la première personne un leitmotiv thématique important. Pourtant, loin de la psychanalyse réparatrice,  le « je » n’est ici qu’un prétexte pour s’immiscer dans la peau de narrateurs toujours nouveaux, souvent extérieurs, dans une démarche que l’auteur rapproche volontairement de certains tableaux de Cézanne, dans lesquels plusieurs perspectives se juxtaposent au point de se mélanger intégralement.

Schizo et bipolaire dans la narration, Judah le sera également une nouvelle fois en live, puisqu’il se chargera encore d’interpréter lors de ses prochaines dates son album avec l’aide unique de ses nombreux et fidèles synthés-sampleurs :

« Avant j’avais un sampleur à chaque main plus un à chaque pied, et là, j’ai rajouté une pédale de plus…Ça devient de plus en plus compliqué ! Mais si je voulais jouer avec des gens, je n’aurais pas monté mon projet solo ! C’est aussi le prix de la liberté : si je n’ai pas envie de faire un morceau, ben je ne le fais pas. Pareil, si j’ai envie de le faire durer plus longtemps…Je fais exactement ce que je veux tout le temps. Même pour les répet’ : pas besoin de m’appeler pour me donner rendez-vous ! »

La recherche de la liberté à tout prix, en somme, pour un artiste qui avait dû substituer il y a deux ans la guitare au synthétiseur à la suite d’une blessure malheureuse à la main (qu’il a soignée depuis), et qui prouve une fois encore avec Bruxelles la formidable ressource d’un univers forgé dans des voyages aussi bien intégrés dans le monde des rêveries envoutées que dans celui des sonorités renouvelées…

Judah Warsky, Bruxelles, 2014, Pan European Records, 38 min.

Visuel : © pochette de Bruxelles de Judah Warsky

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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