Classique

Lucas Debargue interprète un Scarlatti romantique à la Philharmonie

Lucas Debargue interprète un Scarlatti romantique à la Philharmonie

14 octobre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Programme ambitieux et surprenant pour le pianiste autodidacte et génial ce lundi 14 octobre à la salle Boulez de la Philharmonie parfaitement pleine : Scarlatti, puis Medtner et Liszt. Cherchez l’intrus ? Il n’y en a pas puisque Debargue, qui vient de sortir un disque Scarlatti chez Sony, a enchaîné 10 sonates du napolitain du 18ème siècle comme un cheminement romantique … Âpre, virtuose et admirable.

 

 

Silence devant son piano que Lucas Debargue semble observer comme un long obstacle à surmonter. Silence et temps. Hésite-t-il? Non! Quand il se lance c’est presque d’une traite à travers 10 sonates de Scarlatti (K6, 438, 404, 405, 206, 531, 447, 27, 14, 253 et 115, années 1730) qu’il gravit comme un chemin escarpé, tel un personnage de Caspar David Friedrich. Car deux choses éclatent dès les premières note: un maîtrise folle des rythmes et des pièces mais aussi un parti pris 100% romantique « Sturm une frange ». L’énergie est immense, le duel avec les touche est une lutte et des bribes de mélodies semblent d’écorcher aux temps et contretemps d’une interprétation parfaite mais parfaitement personnelle et qui fait disparaître de tous les moules, les clavecins et même les Horowitz qu’on a gardés en tête. Le choix même et l’ordre des 10 (sur 500!) sonates est fait pour nous heurter et nous raconter un combat : la 438 est soudainement lourde, blessée l’agilité incroyable reprend dans la 404 et après une pause minuscule où le pianiste à vif part et nous revient, l’on pense retrouver un peu de calme et d’ordre avec la 532. Mais pas du tout, dans la 1 c’est comme si Beethoven tout entier habitait ce corps et ces doigts pourtant si pleins de contrastes et en final le virtuose nous délivre tout salué et s’en va vite, aussi à vif qu’hypnotisant … Après tant de tumulte et d’émotion, nous sommes prêts pour la sonate op.22 du russe Nikolaï Medtner (1910). Un genre démodé quand Medtner le revisite (et lance un regain russe de la sonate) pour lui conférer lui aussi – cette fois ci après l’heure- un élan anti moderniste, lyrique et romantique. Encore quelques seconde de silence et d’attention puis c’est une véritable plongée dans l’intensité et à puissance de cette sonate où quelque chose semble s’ancrer avec majesté. Au point qu’on croit presque entendre un écho du Scarlatti qu’on avait attendu et pas vraiment aperçu en première partie dans les variations de cette pièce de 16 minutes qui révèle aussi sa vivacité et ses tempêtes parfois syncopée en deuxième partie. Une petite pause furtive, d’immenses applaudissement et il semble qu’on atterrisse exactement là où Debargue nous propose la perfection même : dans L’Enfer de Dante au prisme de Liszt (1837-49).

Sculptural, ténébreux et profondément métaphysique, le jeu impérial de Debargue nous emmène de cercle en cercle avec une assurance de danseur. Il commence plie en deux sur son instrument et finit pratiquement en lévitation après nous avoir emmené avec suavité et forcé au cœur de l’intime et de ce qui dérange.

La beauté du diable ? Certainement et une perfection ou le romantisme fini d’être écorché et la folie cesse d’être fébrile pour nous projeter vers une autre fièvre, éternelle. Une performance exceptionnelle et un programme finalement d’une cohérence redoutable, que le public a justement ovationné.

Visuel : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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