Classique

Berlioz en majesté à la Philharmonie de Paris

Berlioz en majesté à la Philharmonie de Paris

05 février 2019 | PAR Paul Fourier

Dimanche 3 février, Charles Dutoit et l’ensemble des artistes ont donné tout son éclat à la Damnation de Faust de Berlioz dans un concert hors-les-murs de Radio France.

Après la parution de la traduction de Gérard de Nerval du Faust de Goethe, Berlioz composa en 1829 les « huit scènes de Faust op.1 ». Il revisita ensuite son travail pour aboutir à cette légende dramatique en quatre parties de « La damnation de Faust » qui vit le jour en 1846. La création fut alors un échec et la célébration de cet « opéra de concert » ne commença qu’après la mort du compositeur pour devenir aujourd’hui probablement sa partition la plus populaire.
« La damnation de Faust » de Berlioz est un ouvrage singulier, fragmentaire, suite de tableaux faisant fi de la temporalité et qui prend par moments ses distances avec les pièces de Goethe. Désireux de s’extraire d’une forme conventionnelle, Berlioz nous offre là une œuvre onirique qu’il faut voir finalement comme un rêve de Faust ainsi affranchi des contraintes réelles. Le compositeur ne s’est guère embarrassé de seconds rôles pour cette partition réduite à une épure vocale, partition qui ne comporte que trois personnages principaux et fondamentaux, auxquels se rajoute celui, court, mais non négligeable, de Brander.
Hector Berlioz est à n’en pas douter, avant tout, « un compositeur de chef ». La singularité de cette œuvre expérimentale rend cette affirmation plus vraie que jamais. Faire sonner cette musique exige une grande baguette, une sensibilité, une capacité à ne pas sombrer dans le trop-plein, et à trouver un équilibre parfait entre les différents registres.
Et Charles Dutoit était, ce dimanche l’homme de cette aventure, car, du début à la fin, il ira chercher les subtilités de cette partition tout en laissant la part belle au chant magistralement porté par un trio proche de la perfection, avec face à lui la formation idoine : l’Orchestre national de France qui a réellement atteint des sommets dans une œuvre qui semble avoir été composée pour lui. Complété brillamment par la maîtrise et le chœur de Radio France (respectivement dirigés par Sofi Jeannin et Martina Batic), le tapis musical nous a enveloppés et hypnotisés.
Il faut dire que l’on tenait là LA distribution idéale dans laquelle il est impossible de distinguer l’un ou l’autre pour des éloges tant ils étaient à la fois exemplaires pour l’ouvrage, talentueux et complémentaires.
John Osborn est aujourd’hui l’un des ténors qui servent le plus magistralement la musique française. Son répertoire y puise d’ailleurs largement et on se souvient encore de son formidable Hoffmann à Amsterdam en juin dernier. La prononciation est parfaite et le timbre si beau et reconnaissable traduit admirablement les couleurs et la précision des expressions du personnage ambigu qu’est Faust.
Il offre un réel contraste avec le diable décomplexé de Nahuel di Pierro, Mefistofele jouant autant de sa chaude voix de basse que de ses attitudes corporelles et de sa complicité avec Osborn, pour incarner cette vile créature de l’Enfer.
Pour la victime expiatoire des errances de Faust et de sa promenade fantasmatique, Kate Lindsey est une Marguerite jamais ostentatoire, tout en sensibilité et en nuances. Son chant sobre et sans fioritures est allé chercher aux tréfonds de nous-mêmes, et parfois en murmurant presque, l’émotion qui émane de cette jeune fille pure entraînée à sa perte par les mystifications du Malin.

Il faut souligner également le bonheur d’écouter une telle œuvre emblématique du répertoire français sans avoir à se référer aux surtitrages. Il est amusant de noter que Berlioz reste ce compositeur qui fascine souvent plus hors de France que dans son propre pays et, qu’hormis le baryton-basse franco-britannique Edwin Crossley-Mercer, excellent au demeurant dans le rôle de Brander, les artistes sont tous originaires d’outre-Atlantique.

Ainsi, l’on peut dire que ce dimanche, par ce concert hors-les-murs accueilli à la Philharmonie de Paris, Radio France a marqué d’une pierre blanche l’anniversaire de Berlioz et que de cette sobriété, de cette finesse et de ces équilibres, a émergé une réelle perfection d’interprétation du compositeur.

© Paul Fourier

Demandez le programme Berlioz :
En ce cent-cinquantenaire de la mort du compositeur, de nombreuses œuvres sont programmées, notamment à la Philharmonie de Paris et à Radio-France sans oublier évidemment l’Opéra de Paris avec ses si décriés Troyens. La damnation de Faust fut d’ailleurs donnée, non sans polémique déjà, il y a trois ans, dans la grande maison et dans une production de Alvis Hermanis, ce qui raviva le débat sur l’opportunité de mettre en scène la légende dramatique.
À la Philharmonie comme à Radio France, de nombreux concerts sont prévus, notamment :
– L’Orchestre de Paris sera à l’œuvre, les 20 et 21 février, à la Philharmonie pour « Le Requiem » de Berlioz (direction Pablo Heras- Casado) et les 27 et 28 février avec « Harold en Italie » (et une création de Hans Abrahamsen, direction Daniel Harding, soprano : Barbara Hannigan),
– Le 12 mars, porte de Pantin, c’est Alain Altinoglu qui dirigera l’orchestre National de Lyon dans « Roméo et Juliette »,
La venue de l’Orchestre symphonique de la radiodiffusion bavaroise (dirigé par Mariss Jansons) sera l’occasion, le 23 mars d’entendre l’ouverture du « carnaval romain »,
– Le 2 mai, c’est à l’Auditorium de Radio-France (Maison de la radio) que « La symphonie fantastique » sera jouée par l’Orchestre Philharmonique de Radio France (avec le concerto pour violon et orchestre de Sibelius ; direction : Mikko Franck ; Violon : Hilary Hahn),
– Le 17 mai, c’est une belle initiative avec les élèves du second degré qui aura lieu dans la maison ronde,
– À tout seigneur, tout honneur, la Philharmonie de Paris mettra les petits plats dans les grands en consacrant, à Berlioz, tout le week-end du 24 au 26 mai. – Enfin, le cycle se terminera de manière grandiose par un « concert monstre » et la Marseillaise le lundi 24 juin (orchestre les siècles, direction François-Xavier Roth).

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