Opéra

Des « Troyens » d’Hector Berlioz antiromantiques à l’Opéra Bastille

Des « Troyens » d’Hector Berlioz antiromantiques à l’Opéra Bastille

26 janvier 2019 | PAR Yaël Hirsch

Alors qu’en 2019, on célèbre les 150 ans de la mort du compositeur, avec notamment la sortie de la discographie complète chez Warner et une possible panthéonisation, l’année commence par son opéra-fleuve.

Troie se prépare à célébrer son triomphe sur les Achéens, mais Cassandre prédit le pire. Qui arrive par le fameux cheval. Seuls Enée et son fils survivent au massacre de la famille royale. Les dieux lui promettent un avenir puissant en Italie, mais le héros s’attarde à Carthage où il s’éprend de la reine Didon…

Avec l’Orchestre de l’Opéra de Paris dirigé par Philippe Jordan, ses chœurs et une mise en scène qui se veut iconoclaste de Dimitri Tcherniakov, cette nouvelle production de l’épopée de 4 heures écrite et composée par Hector Berlioz d’après l’Enéide de Virgile en 1863 était d’autant plus attendue que les voix sont magnifiques avec un casting extraordinaire : Stéphanie d’Oustrac, Véronique Gens, Brandon Jovanovich, Ekaterina Semenchuk et Stéphane Dégoût.

Si le premier acte – qui met en scène la chute de Troie sans montrer le cheval – est visuellement superbe, avec ses hauts bâtiments délabrés un peu soviétiques, sa famille royale en costumes mordorés digne de la plus moderne des dictatures et ses foules très romantiques, dès le début, il y a quelque chose qui se perd du son et de la mélodie dans l’acoustique de Bastille. Même l’extraordinaire Stéphanie d’Oustrac – qui retrouve Tcherniakov en Cassandre après leur sulfureuse Carmen d’Aix à l’été 2017 – ne parvient pas à faire entendre clairement les sons et les mots de Berlioz.

Timbres parfaitement accordés

De même, malgré des timbres parfaitement accordés et une ampleur croissante de Brandon Jovanovich en Enée, le duo avec Ekaterina Semenchuk de l’acte IV « O Nuit d’extase et d’ivresse infinie » ne réussit pas à nous faire parvenir toutes les nuances de leur reddition. Seuls peut être Anna (Aude Extrémo) et Iopas (Cyrille Dubois) parviennent à nous sortir de cette impression auditive de flou. 

Et c’est la principale frustration que crée cette version de l’opéra : avoir l’impression de ne pas l’entendre dans son épaisseur, malgré de magnifiques moments, notamment de chœurs et en particulier le chœur des femmes en fin de deuxième acte.

Après, comme prévu, la mise en scène de Tcherniakov est iconoclaste. Oui, voir Cassandre s’immoler par le feu plutôt que par le fer, voir Carthage transformée en centre de soins pour traumatisés de guerre où clopinant des mutilés, où devoir imaginer la forêt royale et les nymphes symbolisées par des jeux de doubles et par des cartons n’est pas “orthodoxe”. Et certes, pour célébrer notre grand compositeur romantique national, on ne pouvait pas imaginer plus trivial que les deuxième et troisième parties de cette production « choc ».

Mais les tableaux restent de grande qualité de couleurs, il y a de puissants mouvements de foule, les chanteurs jouent vraiment et il y a -comme pour Carmen- un effort louable quoiqu’interrompu pour actualiser politiquement l’opéra (il faudrait aller plus loin !). Enfin, le degré zéro de l’orientalisme est tellement sympathique chez Tcherniakov qu’on excuse presque la laideur des pyjamas de Didon et Enée ! Donc, même si l’on finit par s’habituer c’est la musique et non la mise en scène qui laisse, avec ces Troyens absolument pas romantiques, un arrière-goût de rendez-vous manqué.

Visuel : Vincent Pontec /Onp

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

One thought on “Des « Troyens » d’Hector Berlioz antiromantiques à l’Opéra Bastille”

Commentaire(s)

  • Millet jean louis

    Donne quand meme envie d’aller voir belle critique tres crtique qui donne quand même envie. d’aller voir !! Quant à la maniere sovietique de qq images …c’est dur de sortir des clichés convenus….

    janvier 28, 2019 at 19 h 47 min

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