Théâtre

Kanata : entre scandale et complaisance

Kanata : entre scandale et complaisance

05 février 2019 | PAR La Rédaction

Le metteur en scène canadien Robert Lepage met en scène, avec la troupe du Théâtre du Soleil, un spectacle sur le génocide amérindien et la difficile intégration de ses survivants. On le sait, ce fut un spectacle contesté, qui faillit ne pas voir le jour, accusé de parler en lieu et place des intéressés et de cumuler les clichés. Petit témoignage d’une spectatrice.

Par Julia Wahl

 Une Amérindienne peinte, une restauratrice d’art, Shaghayegh Beheshti, et un galeriste, Vincent Mangado : la première scène de Kanata annonce son sujet, davantage la possibilité de représenter les minorités indiennes que le sort de ces mêmes minorités. Si le genre artistique choisi ici est la peinture, il est difficile de ne pas y voir une mise en abyme du scandale provoqué par la pièce de Robert Lepage et de la question qui en a surgi : peut-on parler d’une minorité sans en faire partie ?

En effet, à l’échange liminaire entre la restauratrice et le galeriste répond le découragement du personnage principal, une peintre française, Miranda. Touchée par le meurtre de jeunes Indiennes, elle entreprend une exposition sur cette horreur. Mais elle n’a pas demandé leur accord aux familles des victimes, qui se déchaînent contre elle. « Faut-il être juif pour parler des Juifs ? », demande-t-elle, déplaçant ainsi les enjeux du débat, qui portait moins sur l’origine du sujet parlant que sur son absence de contact avec les objets de son discours.

Sur ce plan, Robert Lepage et Ariane Mnouchkine sont tranquilles : les représentants des minorités amérindiennes ont été consultés en amont du spectacle. Certes. Mais ils n’ont pas participé à son élaboration et l’ont, finalement, découvert alors qu’il était déjà terminé. Et, sans prendre ici part à la dispute sur l’absence d’acteurs amérindiens, nous ne pouvons que déplorer avec eux l’accumulation de clichés : tous les Amérindiens de la pièce se droguent ou se sont drogués et, bien entendu, se prostituent quand ce sont des femmes. De son côté, la scénographie n’est pas en veine de stéréotypes : les bruits assourdissants des tronçonneuses figurent l’arrivée des colons et la déforestation qui s’ensuivit, métaphore de la destruction d’une société pluri-centenaire ; les fusils incarnent, dès la première scène, la violence des Blancs.

Surtout, Robert Lepage monte ici une pièce spectaculaire, qui emprunte volontiers au cinéma ses codes faciles, avec un mobilier excessivement mimétique. Ainsi, rien n’est laissé à l’interprétation ou à l’imagination du spectateur, paysages et actions lui étant livrés sans les failles nécessaires à une création personnelle.

Enfin, il est déconcertant de noter que les personnages « autochtones » sont moins des protagonistes de l’action que des utilités et des « faire-valoir » du personnage principal. Ils auraient pu appartenir à une autre minorité ethnique, noire ou asiatique, la pièce n’en aurait pas été profondément bouleversée, comme si leur but était simplement d’offrir à Miranda, jouée par Dominique Jambert, l’occasion de s’inscrire dans une démarche sacrificielle. Difficile de ne pas y voir un miroir dans lequel le couple Lepage-Mnouchkine aimerait se mirer.

 

 

Mise en scène, Robert Lepage Avec les comédiens du Théâtre du Soleil, c’est-à-dire, par ordre d’entrée en scène : Shaghayegh Beheshti (Leyla Farrozhad, restauratrice au musée des Beaux-Arts du Canada), Vincent Mangado (Jacques Pelletier, commissaire d’exposition), Martial Jacques (Tobie, un documentariste) Man Waï Fok (la propriétaire) Dominique Jambert (Miranda, une artiste peintre) Sébastien Brottet-Michel (Ferdinand, un comédien) Eve Doe Bruce (Rosa, une assistante sociale au centre d’injections) Frédérique Voruz (Tanya Farrozhad) Sylvain Jailloux (le coach d’accent ; un travailleur social au centre d’injections) Astrid Grant (Newman, la commissaire de police ; la directrice du centre d’injections) Duccio Bellugi-Vannuccini (Marcello, un policier) Omid Rawendah, Taher Baig, Aref Bahunar, Jean-Sébastien Merle, Saboor Dilawar (les autres policiers) Maurice Durozier (Robert Pickton) Shafiq Kohi et Sayed Ahmad Hashimi (les serveurs du restaurant)Seear Kohi(le coach de jeu ; un gendarme royal du Canada) Miguel Nogueira, Omid Rawendah, Ghulam Reza Rajabi, Shafiq Kohi, Sayed Ahmad Hashimi (les apprentis comédiens) Alice Milléquant (Sarah, l’amie de Tanya) Arman Saribekyan (Ariel, le pharmacien de Hastings Street; un Missionnaire Oblat) Ghulam Reza Rajabi (Ken, l’ami de Sarah) Shafiq Kohi (un dealer à Hastings Street) Nirupama Nityanandan (Louise) Andrea Marchant et Agustin Letelier (les fonctionnaires de la morgue) Camille Grandville (une comédienne ; une assistante sociale au centre d’injections) Ana Dosse (la productrice) Jean-Sébastien Merle (un gendarme royal du Canada) Et dans Hastings Street : Aline Borsari, Ana Dosse, Camille Grandville, Andrea Marchant, Astrid Grant et Omid Rawendah, Taher Baig, Aref Bahunar, Sayed Ahmad Hashimi, Jean-Sébastie

Visuel :©Michèle Laurent

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