Théâtre

Mnouchkine, Lepage et les Autochtones : histoire d’un échec évitable

Mnouchkine, Lepage et les Autochtones : histoire d’un échec évitable

07 août 2018 | PAR Charles Filhine-Trésarrieu

Deux grands noms du théâtre francophone pouvaient-ils évoquer la douleur des autochtones canadiens sans les inclure dans le projet ?

Deuxième polémique en un mois pour Robert Lepage

Ces dernières semaines, les débats se sont enflammés autour de Kanata, une mise-en-scène de l’artiste québécois Robert Lepage à qui Ariane Mnouchkine a « prêté » sa célèbre troupe du Théâtre du Soleil. L’œuvre, qui devait être jouée en France lors du Festival d’Automne, avait pour ambition de faire la part-belle aux « autochtones », un terme qui dans le contexte canadien fait référence aux amérindiens présents au Canada avant la colonisation européenne et à leurs descendants actuels. Chacun des trois chapitres en préparation avait pour sujet la rencontre entre des personnages blancs et autochtones. Sur scène devaient être évoqués des sujets sensibles tels que les terribles pensionnats autochtones où les autorités canadiennes obligeaient des enfants à oublier leurs racines jusqu’en 1996. Lepage plaçait ainsi son projet dans le contexte de réconciliation voulu par le premier ministre Justin Trudeau en 2015 – mais qui peine encore à avancer.

Malgré cette volonté d’ouverture qui semblait sincère, le 14 juillet plusieurs personnalités canadiennes – autochtones et non-autochtones – ont publié un texte collectif dans Le Devoir, journal francophone, afin de pointer du doigt l’absence de comédiens autochtones dans la pièce. En effet tous les rôles, même ceux de personnages amérindiens, avaient été attribués à des non-autochtones. L’accusation fut relayée dans les médias et la polémique pris rapidement de l’ampleur sur les résaux sociaux, d’autant que Robert Lepage avait subi le même genre de critiques quelques semaines plus tôt pour un autre de ses spectacles : SLAV. Les personnages d’esclaves noirs américains y étaient majoritairement incarnés par des artistes blancs, ce qui avait provoqué l’indignation d’une partie du public et l’interruption des représentations.

Pour que Kanata ne subisse pas le même sort, une réunion de sortie de crise a été organisée le 19 juillet à Montréal, en présence de Robert Lepage et Ariane Mnouchkine qui sont allé.e.s à la rencontre des signataires du texte du 14 juillet. Les discussions ont bien eu lieu, et la metteuse en scène française a même proposé d’accueillir en France à la Cartoucherie « un festival de théâtre autochtone ». Mais le dialogue, même si l’envie était bien présente des deux côtés, est arrivé trop tard. Une semaine seulement après le début du dialogue c’est Robert Lepage, par l’intermédiaire d’Ex Machina, sa compagnie de production, qui a annoncé que la pièce était finalement annulée. Les raisons invoquées était d’ordre financier, puisque plusieurs co-producteurs, effrayés par la polémique, avaient préféré se retirer du projet. On comprend aussi que le metteur-en-scène canadien puisse être épuisé par l’enchaînement de polémiques auxquelles il explique ne pas s’être attendu du tout.

Une censure de l’empathie universelle des artistes ?

Pourtant, avant que la polémique ne s’embrase, Robert Lepage et Ariane Mnouchkine s’étaient déjà tous les deux exprimé.e.s sur l’absence de comédiens autochtones dans la pièce. Aux accusations d’insensibilité, voir d’appropriation culturelle – terme qui n’est pas présent dans le texte du 14 juillet – ils ont répondu d’une même voix par l’universalisme. Selon Lepage, « incarner un personnage implique de pouvoir jouer une autre identité, voire un autre genre ». Dans un entretien publié dans Le Devoir, Arianne Mnouchkine expliquait clairement que pour elle l’absence de comédiens autochtones n’était pas un problème : « Ce sera toujours un acteur qui va jouer Hamlet ; et il n’a pas besoin d’être Danois. » Lepage et Mnouchkine sont tous les deux en désaccord avec ceux qui pensent qu’il faut que ce soient les autochtones qui racontent leur histoire. Ils pensent plutôt qu’un artiste a sufisamment de sensibilité pour raconter les ressentis d’autres personnes dont la situation lui est complètement étrangère.

Si depuis l’annonce de l’annulation Robert Lepage et Ex Machina ont indiqué qu’ils ne souhaitaient plus s’exprimer sur le sujet, les responsables du Théâtre du Soleil ont quant à eux déploré une « tentative d’intimidation définitive des artistes de théâtre ». Le 1er août, une semaine après l’annulation du spectacle, Ariane Mnouchkine a évoqué sa tristesse sur les ondes de Canada Première : « Il y a des gens de bonne volonté des deux côtés […] mais certains cherchent plus la rupture. » Elle entend le fait que les autochtones ne veulent plus être invisibles, et estime que c’est une revendication légitime. Elle pense cependant qu’il était impossible de modifier la pièce en remplaçant des membre de sa troupe par des comédiens autochtones. Incorporer de façon ponctuelle des comédiens dans une troupe permanente comme celle du Théâtre du Soleil pourrait mettre à mal la cohésion qu’Ariane Mnouchkine estime nécessaire dans son groupe.

Elle s’est aussi exprimée sur les accusations d’appropriation culturelle. Ariane Mnouchkine marque la différence entre une marque qui reproduirait un design autochtone sur des vêtements dans un but purement lucratif et une production artistique qui mettrait en scène des autochtones par exemple. Elle sous-entend alors qu’il n’y a pas d’appropriation culturelle si c’est de l’art. Elle estime qu’il n’y a pas de problème si le personnage autochtone joué par un non-autochtone n’est pas moqué, si derrière il y a une recherche et un respect. À partir de là, la directrice du Théâtre du Soleil assume ses positions : « Au moment où on vous dit ‘vous n’avez pas le droit de jouer notre histoire’, qu’on le veuille ou non c’est de la censure. »

Lepage et Mnouchkine n’auraient pas assez tenu compte du contexte

De leur côté les personnalités signataires du texte du 14 juillet se sont défendues de toute volonté de censure. La plupart d’entre elles s’inscrivent plutôt dans une volonté de dialogue et voulaient par leur texte amener Mnouchkine et Lepage à faire évoluer leur projet, sans les empêcher de le mener à son terme. Elles ne se sont pas élevées contre le fait que les deux artistes montent une pièce sur les autochtones du Canada mais plutôt contre le fait qu’ils ne tiennent pas compte de l’« invisibilité dans l’espace public, sur la scène » de ces mêmes autochtones et qu’ils ne les aient pas vraiment incorporé dans le processus de création. Car même si Robert Lepage avait en amont consulté des représentants autochtones, une partie d’entre eux semble aujourd’hui sceptique sur le fait qu’il les ait vraiment écoutés. Le National Post, journal canadien anglophone, a réussi à en interroger certains, qui semblent être très critiques envers Robert Lepage – ou en tout cas envers sa démarche pour Kanata.

Le sociologue huron* Guy Sioui Durand, par exemple, bien qu’ayant été contacté par Robert Lepage lorsqu’il a monté son projet, ne comprend toujours pas pourquoi celui-ci n’a pas su prendre en compte le contexte : « Comment se fait-il que ce soit une troupe d’acteurs français qui va jouer le rôle d’indiens d’Amérique ? Nous ne sommes plus à l’époque du blackface. Ils doivent s’expliquer. » D’autre spécialistes de la question, comme l’ethnologue Isabelle Picard, d’origine huronne*, ont été aussi amenés à s’exprimer sur le sujet. Interrogée sur le sujet par Radio-Canada Première, elle explique qu’il faut prendre en compte le fait que « les choses évoluent, le théâtre évolue ». Elle nous rappelle avec justesse que jusqu’à une époque récente « le rôle des femmes au théâtre était joué par des hommes ». Et même si aujourd’hui un homme a le droit de jouer le rôle d’une femme sans que cela ne pose problème, il a fallu qu’avant cela on permette aux femmes de jouer leur propre rôle. Picard continue en expliquant que les collaborations entre minorités et blancs existent déjà. Elle prend l’exemple de Cheval Indien, un film sur les pensionnats autochtones réalisé par un non-autochtone. Ce dernier a cependant su s’entourer de collaborateurs autochtones, ce qui a apporté plus de justesse à son travail en évitant les polémiques.

Sur les réseaux sociaux, le réalisateur innu* Kevin Bacon-Hervieux, ancien directeur du Festival Innu Nikamu, estime lui-aussi que les auteur.rice.s de Kanata n’ont pas assez fait attention au contexte. En plus de leur immense talent, tous deux sont aujourd’hui reconnus – à juste titre – comme des artistes sensibles et ouverts à l’autre. Cependant même eux peuvent parfois faire des erreurs d’appréciation et manquer justement un peu de cette sensibilité qui leur aurait fait comprendre que l’histoire de la construction canadienne reste encore très douloureuse. Pour l’instant le fait de ne pas incorporer les minorités autochtones dans la construction d’un récit qui les concerne est vécu par une partie d’entre eux comme une violence supplémentaire et une perpétuation de l’invisibilisation dont ils sont victimes. Ce que Lepage et Mnouchkine ne semblent pas avoir assez pris en compte, malgré leurs bonnes intentions. Selon Bacon-Hervieux : « Un jour, peut-être que n’importe quel artiste pourra raconter cette histoire-là. Pour le moment, s’ils veulent la promouvoir, ils doivent le faire avec nous. »

* Précision pour nos lecteurs européens : Les Innus et les Hurons-Wendat font partie des nations autochtones du Canada.

Visuels : © Heung Soon / Pixabay

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Charles Filhine-Trésarrieu

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