Classique
A Berlin, Barenboïm et son sublime orchestre créent l’harmonie par-delà les murs

A Berlin, Barenboïm et son sublime orchestre créent l’harmonie par-delà les murs

16 août 2017 | PAR La Rédaction

Das Wadbünhe, ce magnifique espace en plein air dans une forêt près du parc olympique de Berlin de 20 000 places était quasiment plein à l’occasion du concert dirigé par Daniel Barenboïm et son ensemble, le West-eastern divan orchestra. Seul les extrémités de cette arène sont laissées vide. On n’aime pas les extrêmes ici. D’ailleurs, cet ensemble philharmonique comme l’indique le programme du concert, a vocation à promouvoir l’échange entre les peuples et les religions. L’occasion de montrer qu’avec du tiers, la musique par exemple, on sait se parler, jouer et être ensemble. C’est sur cette idée que l’israélo-argentin Daniel Barenboïm, devenu depuis aussi américain et citoyen d’honneur palestinien a créé avec l’écrivain américano-palestinien Edouard Saïd cet ensemble en 1999 qui mêle des jeunes musiciens israéliens, palestiniens, du moyen orient et d’Afrique du nord (principalement Syrie, Jordanie, Liban, Egypte).

Par Michael Sibony

L’ensemble très hétérogène contraste avec le programme de la soirée, très russe :
Une ouverture de Michail Glinka, le concerto n°1 pour piano (avec trompette) de Chostakovitch, et enfin, la 5ème symphonie de Tchaïkovski.
Pour le concerto, Martha Argerich, virtuose argentine, en guest-star partage l’affiche du concert avec Daniel Barenboïm. Ils sont de la même génération, du même pays et montreront une amusante complicité.
A l’arrivée des jeunes musiciens, celui qui aurait voulu jouer au délit de faciès aurait bien eu du mal à deviner l’origine de chacun tant ils étaient tous beaux, souriant et semblaient heureux d’être là. Leur rayonnement prenait le dessus sur le reste.
Pour décor (et pour l’acoustique ?), un mur qui semble être en pierre est disposé à l’arrière de la scène. Est-ce un rappel du mur de Berlin ? Du mur de séparation Israël – Cisjordanie ? Du mur des lamentations à Jérusalem ? Les pierres de tailles différentes font pencher pour cette dernière option.
Daniel Barenboïm lance l’orchestre dans l’ouverture de Glinka. Morceau assez court qui sert un peu d’amuse-bouche. Arrive le moment du concerto ou Martha Argerich entre sur scène et efface quasiment Barenboïm littéralement caché derrière le piano à queue grand ouvert pour l’occasion.
Elle se lance dans ce concerto de Chostakovitch avec le trompettiste à ses côtés, mais on ne voit qu’elle. D’ailleurs, dans le programme il n’y a que les noms de Barenboïm et d’Argerich. Ni le nom du trompettiste, pourtant soliste, ni celui des musiciens de l’orchestre n’est visible. Elle survole cet étrange morceaux peu conventionnel (c’est du Chostakovitch). Les archets des violons tapent sur les cordes avec le dos (partie en bois), et Martha plaque avec violence ses dix doigts sur le clavier créant des accords dissonants mais agréables tout en regardant le public et en faisant des mimiques avec son visage. Une totale maîtrise. Une extraterrestre (Ausserirdisch) dira une voisine.
A la fin du morceau, son salut déclenche des applaudissements très nourris du public qu’elle souhaite partager avec l’orchestre. Avec audace, comme un chef d’orchestre, elle demande au premier violon de se lever pour faire lever l’ensemble. Il semble gêné et fais signe que c’est au chef de le faire. Elle demande donc à Daniel Barenboïm, d’un geste presque autoritaire de le faire et il s’exécute. Elle quitte la scène et Barenboïm lui court après pour la faire revenir. Elle revient par l’estrade du chef, au lieu de passer par devant le piano comme l’usage.
Le rappel du public lui fait annoncer qu’ils vont jouer un quatre main de Ravel : Ma mère l’oie. Barenboïm est aussi pianiste.
La pièce est très joyeuse et très courte. C’est Argerich qui a la partie haute, c’est elle que le public voit et finalement, là encore, c’est elle qui lui fait de l’ombre. A la fin, on comprend qu’elle souhaite repartir par derrière le piano parce qu’elle a peur de tomber de la scène. Barenboïm lui prend la main pour la rassurer et ils repartent comme un jeune couple heureux sous des milliers d’applaudissements.
Entracte.
Le soleil se couche et donne de jolies reflets aux arbres et à l’arène. On perçoit derrière une cheminée fumante. Sur Google, on comprend que c’est soit un cimetière et un crématorium, soit une centrale électrique.
Comme dans des festivals, des cahutes vendent des frites, sandwich et des serveurs proposent des bières dans les allées. Cela crée un sympathique contraste avec l’ambiance et le public habituel des concerts de musique classique. Le lieu est d’ailleurs très ouvert puisque le prix des places varie de 15 à 75 euros.
Le concert reprend de plus belle avec cette cinquième symphonie de Tchaïkovski. Les violons diffusent des sons comme de l’eau d’une source brulante d’un geyser. On sent la volonté de Tchaïkovski de réchauffer la froide Russie.
Le public, pas si averti, ce qui le rend d’autant plus sympathique, applaudit à la fin du premier mouvement. Dans un geste précis, Daniel Barenboïm lève la main et la contracte souhaitant l’arrêt des applaudissements. Son autorité sur la salle est moins évidente que sur l’orchestre. Il s’y reprendra trois fois et devra se retourner pour faire taire la salle. C’est reparti jusqu’à l’incroyable final. Dans des gestes d’escrimeurs, Barenboïm manie sa baguette, semblant se battre devant un ennemi invisible ? Un angle peut-être ? Face au mur qui sert de décors, comme un religieux devant le mur des lamentations à Jérusalem, il se balance comme s’il ânonnait une prière. A quel Dieu pourrait-il s’adresser, lui qui est plutôt antireligieux ? L’effet sonore est superbe et harmonieux, même si les puristes des concerts classiques diront que sonoriser un orchestre atténue les effets de nuances.
A la fin, le public en redemande en applaudissant et en sifflant. Mais Barenboïm fait durer le plaisir. Il fait signe au public de continuer et lève le bras pour demander des applaudissements plus forts et les baisse pour faire diminuer l’intensité. L’effet n’était pas si net car il déclencha surtout le rire du public, amusé par cette initiative.
En premier bis, il annonce un arrangement pour violoncelle et orchestre écrit par Lahav Shani, (chef d’orchestre israélien, vainqueur du concours international de direction d’orchestre Gustav Mahler) du cygne de Saint-Saens (extrait du carnaval des animaux).
Puis il explique qu’il est l’heure de dormir et annonce une Polonaise Héroïque de Tchaïkovski. Ce morceau n’a rien à voir avec une berceuse, bien au contraire.
Dans le S-Bahn du retour, on pouvait croiser les musiciens de l’orchestre. J’en profite pour questionner l’un d’eux sur la composition de l’orchestre et le sens que ça a pour lui. Il s’appelle Kamir et me dit qu’il vient de Sederot (ville israélienne pauvre frontalière avec Gaza). « La majorité des musiciens sont israéliens, mais il y a aussi des syriens, des libanais, des palestiniens, et même des espagnols et un suédois. L’idée de l’orchestre est de montrer qu’on peut faire la paix, mais en réalité, ce qu’on fait, c’est faire de la musique, ensemble ».
Ces peuples vivent côte à côte, mais un projet commun les fait être ensemble.
Visuel : ©Michael Sibony

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