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[Interview] Florent Marchet pour la sortie de « Bambi Galaxy »

[Interview] Florent Marchet pour la sortie de « Bambi Galaxy »

27 janvier 2014 | PAR Olivia Leboyer

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Toute La Culture a eu la chance de rencontrer Florent Marchet pour son nouvel album, le fantastique Bambi Galaxy (voir notre chronique de l’album). Voyage intersidéral dans un grand vide accueillant, l’album rayonne d’un beau mystère. Achetez-le dès aujourd’hui, 27 janvier.

Vos chansons sont à la fois mélancoliques et légères, tristes et joyeuses. L’équilibre est toujours merveilleusement tenu.

Florent Marchet : J’essaie de restituer des émotions, et de proposer, du coup, un verre toujours à moitié plein ou à moitié vide. Les chansons ne sont jamais uniquement sombres, il y a aussi quelque chose de ludique, de la lumière. Aujourd’hui, dans la société, il n’y a aucune raison objective d’être optimiste. Et pourtant, on cherche le bonheur, cette contradiction est passionnante. Même si je suis heureux dans ma vie personnelle, les gens qui vont mal tout autour, la crise économique, les inégalités, tout cela me heurte fortement.

L’album fonctionne selon l’articulation entre l’infiniment grand, l’espace, et l’infiniment petit, l’intime. (« Photons et particules / La vie sur Terre est minuscule »)

FM : Oui, les textes parlent du vide intersidéral, infini, et des petits détails du quotidien. L’infiniment grand et l’infiniment petit se répondent. Cet album parle d’un homme qui cherche sa place dans la société, dans le monde, sur la Terre… C’est important de trouver sa place, de ne pas se mentir. De trouver une manière d’être heureux, de trouver son endroit. C’est assez soulageant. Ça arrive si souvent de se sentir un étranger chez soi. Une chanson comme « La dernière seconde », centrée sur l’intime, parle de cela.

Dans « La dernière seconde », le vide fait peur mais est aussi attirant. Il y a une forme de plaisir dans l’idée d’anéantissement ?

FM : Le vide provoque de la peur et de l’attirance, c’est vrai. A la fin de la chanson, je dis « A la dernière seconde / Je serai bien », il y a un apaisement. La mort, c’est quelque chose, évidemment, qui m’a effrayé, mais j’ai beaucoup moins peur maintenant. L’homme est tellement autocentré, à tout mesurer par rapport à lui-même… Alors cette idée que tout se transforme, que nous ne sommes jamais que nos cellules, est intéressante et rassurante. Ces particules qui nous constituent, on le voit avec les découvertes sur le Boson, ne disparaissent jamais. D’une certaine manière, elles sont notre nue propriété et, après notre mort, elles poursuivent leur route. La mort, ce n’est pas la fin de tout, c’est la fin d’un monde. On appartient à l’univers, à ce mouvement. Sur la planète, on est comme en location. Bon, je lis beaucoup d’ouvrages scientifiques, ça m’intéresse vraiment. Petit, j’étais abonné à Astrapi, j’adorais les dossiers scientifiques : je croyais que l’an 2000, ce serait extraordinaire, qu’on pourrait aller faire des voyages sur la Lune, que la pauvreté n’existerait plus… Aujourd’hui, on voit que l’écart se creuse encore, que rien n’est résolu.

Cet album a quelque chose de très cinématographique, avec des images très frappantes.

FM : Oui, j’ai pensé à certains films de science fiction. Des films plus que des romans : la science fiction me plaît davantage au cinéma, en littérature, je cherche plus l’intime, l’introspection, comme chez Houellebecq. Récemment, j’ai beaucoup aimé En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis, et La Société comme verdict de Didier Eribon, dont j’avais adoré Retour à Reims. Pour l’album, des films de science fiction m’ont inspiré, comme Métropolis, La guerre des mondes, Le jour où la Terre s’arrêta, 2001, l’Odyssée de l’espace, Soleil vert

Et le Melancholia de Lars von Trier ? (voir notre critique)

FM : Bien sûr, Melancholia fait vraiment partie des films que j’ai vus le plus de fois dernièrement. Et, dans Melancholia, l’attente de l’anéantissement est vécue comme quelque chose d’apaisant, comme une apothéose. C’est un film qui compte beaucoup pour moi, tout comme Take Shelter. Et la musique atonale de David Wingo pour Take Shelter est magnifique, je l’ai écoutée en boucle. Ce que fait Jeff Nichols est fascinant : c’est un cinéma d’auteur, de l’intime, avec des moyens hollywoodiens.

La chanson Héliopolis fait référence aux « hippies un peu tristes », à l’utopie des années 1970.

FM : « Héliopolis » parle du rêve communautaire, hédoniste et aussi des mondes sectaires. Les sectes ont quelque chose d’étonnant. Un gourou comme Rahel avait repris toute une imagerie tirée des films de science fiction, justement : un univers très codifié, où la fiction prenait place dans la réalité. D’une certaine façon, on peut dire que le monde de la finance a fait plus de morts que les dérives des sectes. J’ai regardé de nombreux documentaires sur les sectes, par exemple sur les respirationnistes, qui sont des sortes d’ascètes.

Sur ce monde des sectes, vous avez vu le film Martha Marcy May Marlene de Sean Durkin ? (voir notre critique)

FM : Oui, bien sûr, des amis me l’avaient conseillé, j’ai beaucoup aimé.
La chanson « Que font les anges » parle du rapport aux drogues. Dans les années 1950, certaines drogues étaient utilisées pour traiter les maladies mentales, pour débloquer des choses, comme les drogues qu’expérimentait Antonin Artaud. On les a interdites ensuite.
Je m’intéresse au fonctionnement du cerveau. Par exemple, cet homme exceptionnel, Daniel Tammet, un génie qui est capable d’effectuer des calculs extrêmement savants très rapidement. Il est autiste, coupé du monde. Son livre, Je suis né un jour bleu, est excellent. C’est un homme qui a la particularité d’associer aux nombres ses émotions.

Dans la chanson « 647 », les nombres correspondent à des émotions ?

FM : Tout à fait. Justement, cette chanson « 647 », je l’ai co-écrite avec Daniel Tammet. On a essayé des nombres, des combinaisons de chiffres, et je lui demandais à quoi ça lui faisait penser et ce que cela éveillait comme sensations. Chez lui, les nombres produisent un effet très fort, comparable à celui d’une drogue. Certains nombres, les plus ronds, l’exaltent, le transportent, d’autres le dégoûtent ou l’effraient, comme 647, justement. S’il est dans un supermarché et qu’il voit sur une étiquette un chiffre sur une couleur qui ne correspond pas, il ressent un véritable malaise. Evidemment, dans la vie courante, cela lui arrive souvent !
On se pose souvent la question de la réalité. Mais on ne voit pas le monde tel qu’il est réellement.

Est-ce que vous pratiquez parfois l’écriture automatique, comme les surréalistes ? Par exemple pour la chanson « Bambi Galaxy » : « Shangaï Daïquiri / Bambi Galaxy… »

FM : Non, pour cette chanson, j’étais justement à Shangaï en train de boire un daïquiri, alors j’ai écrit « Shangaï Daïquiri… » et la chanson a commencé comme ça. Après, je l’ai travaillée, bien sûr. Mais le point de départ, c’était cette impression, à Shangaï, d’être très loin de notre société, dans un endroit exotique et de pouvoir, comme n’importe où, comme partout, commander une boisson que l’on trouve aussi chez nous… J’étais à Shangaï, avec mes musiciens, alors que je voulais aller au Japon. Mais celà n’a pas été possible, alors j’ai commandé ce daïquiri car Murakami en boit, dans ses romans…

Sur scène, j’imagine que cet univers de science fiction va être mis en scène ?

FM : Oui, la prochaine étape, des concerts, est très importante. Nous sommes une équipe, celle de Courchevel, avec Guillaume Cousin, qui est plasticien, Guillaume Vincent, Julien de Coret, on a réalisé Bambi Galaxy ensemble. On a imaginé plein de choses pour ce concert, ça va être une expérience, j’ai hâte d’être sur scène.

Bambi Galaxy, Florent Marchet, [PIAS] Le Label, sortie le 27 janvier 2014.

visuels : pochette officielle de l’album; photo ©Olivier Metzger

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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