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[Interview] Dick Annegarn : « Une chanson est une horlogerie un peu branque »

[Interview] Dick Annegarn : « Une chanson est une horlogerie un peu branque »

24 mars 2014 | PAR Yaël Hirsch

Le chanteur Dick Annegarn fête ses 40 ans de carrière en s’offrant un retour à l’Olympia, le 24 juin prochain et en livrant à son public un album concis et minutieux au titre tiré d’un film de Jacques Tati Vélo va. Orchestré par Freddy Koella, porté par la poésie et le timbre irrésistible de Annegarn, cet ensemble de 10 chansons que le troubadour avait écrit pour d’autres, est un bijou lumineux. Rencontre avec un artiste aqueux, sensible et authentiquement aux marges.

Sur ce nouvel album, vous dites que vous cherchez une chanson. L’avez-vous trouvé après 40 ans de carrière?

Dick Annegarn :Oh non… Ce que les gens ne savent pas, c’est que c’est une hantise de trouver des chansons. On se couche avec deux mots et on se réveille avec un seul parce qu’on a perdu le deuxième. Moi j’ai quitté la compétition, il y a 25 ans, parce que je ne sais pas chercher en courant. Pour être à l’écoute de ses idées, du deuxième mot,, il faut se reposer, dormir et parfois ne rien faire. On sent toujours ce qu’on veut dire mais trouver le mot c’est autre chose. Une chanson c’est une horlogerie qui déconne toujours. Le swing ça vient peut-être de là : une horloge un peu branque. Mais non, je n’ai pas trouvé.

Vélo va propose dix titres courts et condensés…

D. A. : Ce que vous ne savez pas, c’est que chaque fois vous échappez à des chansons qu’on n’a pas enregistrées, et puis il y a eu un tri sur ce disque. Le directeur de mon label a voulu aller au principal. Il a voulu faire un beau disque avec peu de chansons. Et puis il n’y a aucun instrument électrique. On peut beaucoup varier les plaisirs avec des instruments acoustiques. Mais on a dû se séparer de plusieurs chansons. Il y avait par exemple une chanson sur Modigliani que j’avais écrite pour Calogero, il y avait d’autre chansons, plus obscures. On n’a gardé que les chansons les plus évidentes.

Donc ce sont des titres qu’en fait vous avez composés pour d’autres artistes?

D. A. : Oui. Je me suis rendu compte que cet album est comme le premier, dans la mesure où j’ai écrit ces chansons pour les autres. A l’origine cela devait d’ailleurs s’appeler « Chansons pour les autres ». J’ai écrit pour Johnny, Raphaël, Amandine Bourgeois, Nosfell, et j’ai fini par les chanter moi-même. Donc, c’est des exercices de style, comme mon premier album, Sacré géranium. C’est peut-être en cela que c’est un album folk, dans la mesure où « Je est un autre ».

C’est une série de chansons écrites pour d’autres, mais vous les chantez seul ?

D. A. : A l’Olympia, je vais chanter avec trois femmes, dont peut-être Yaël Naim. Ils ont voulu me mettre des guests, j’ai dit oui, mais alors 3 femmes.

Dans le disque précédent j’ai dit « Est-ce qu’on peut vivre sans famille / Je me pose souvent cette question / nous sommes plusieurs millions », A Paris, une personne sur deux vit seule, en France on est 14 millions. C’est une solitude complètement assumée, évidement affectivement on a des manques mais on n’a pas l’oppression d’un amour compliqué. C’est un choix poétique aussi, pour être libre. Pendant 30 ou 40 ans j’ai toujours eu un chien avec moi, depuis deux ou trois ans, je m’en suis séparé . Mon rêve serait que mon compagnonnage voyage mais regardez Rimbaud, on lui connait peu d’amour, c’est son envie d’amour qui exprime l’amour. La chanson de geste c’est cela quand même, c’est l’amour idéalisé. Ne me posez pas la question, je suis un très mauvais amourologue.

Il y a le vélo, mais aussi la prune et toute une série d’images qui font référence à l’enfance. Le poète est-il un éternel enfant ?

D. A. : Les enfants adorent rire quand même, c’est un jeu l’enfance, un jeu qui peut être sérieux, mais généralement quand on dit muse c’est s’amuser, on s’invente des personnages, mais c’est l’enfance comme création, comme récréation, comme espace de jeu. Freddy Koella a voulu que je fasse un disque « tatiesque », il m’a dit que j’étais le seul encore en France à pouvoir faire rêver comme ça. Et la musique de « Vélo va » est de lui. C’est la première fois de ma vie que j’écris des paroles sur une autre musique que la mienne.

La « prune », c’est une chanson que j’avais écrite pour Raphaël qui pour moi est un enfant mal vieilli. Il fait de la boxe, il voudrait être adulte, il essaie de s’abîmer, mais il garde un côté adolescent fou, il n’est pas forcément cohérent, c’est un rêve vertigineux qui le rend poète, il a le désordre amoureux de Rimbaud. C’est un enfant dans ce qu’il a de complexe. Raphaël pour moi, c’est un Rimbaud, un bourgeois, qui voulait marcher. Mais c’est un poète aux semelles de plomb, Raphaël quand il veut marcher, ses semelles sont lourdes. Et moi je suis très sensible à la mélancolie des jeunes. C’est quasiment interdit de parler du suicide des jeunes ; mais un jeune ce n’est pas seulement l’envie de vivre, c’est aussi le ras-le-bol, le refus.

Il y a aussi les langueurs intemporelles de la ville d’eau tchèque : Karlsbad

D. A. : C’est Karlovy Vary en tchèque et c’est comme tous ces lieux de villégiature, c’est un blues bourgeois. Marx allait là, Kafka allait là, moi je suis allé là. Mais qui suis-je pour aller là ? A côté de ces grands hommes. Mais c’est un « shelter to the storm » comme dit Bob Dylan : un refuge contre la tempête. Comme Bob Dylan j’aurais peut-être voulu être un « hobo ». Je suis aujourd’hui paysan, mais au départ, je suis le fils d’un traducteur aux institutions européennes, c’est la petite bourgeoisie. On peut se mettre à l’abri, en effet on se met dans le bain. J’ai dormi dans une caserne, dans un hôpital militaire dont le mur était tombé avec des femmes en blouse blanche, ce n’est pas très plaisant en fait Karlsbad. « J’ai pris rancard à Karlsbad / Me faire masser de mains de mine ». Ce sont des mains d’ouvriers, c’est la Tchéquie dure, un peu fasciste peut-être, oui. Il y a un blues bourgeois. J’ai été dans plusieurs sortes de bains, mais Karlsbad est le moins pudique.

Vous avez déjà écrit une chansons sur les tchèques. Qu’est-ce qui vous parle chez ce peuple?

D. A. : Les tchèques, c’est un peuple littéraire et qui aime pleurer, ils organisent des veillées avec des veuves qui se réunissent pour pleurer leurs défunts maris. Ils cultivent la tristesse et j’aime ca, l’art de nuancer la tristesse. Ça se soigne, ça se bichonne, il faut être précis dans sa tristesse.

« Karlsbad » a une tristesse romantique, une tristesse presque agréable tandis que la dernière chanson de l’album, « Pire », transmet un désespoir aride...

D. A. : Autant Karlsbad est autobiographique, autant cette chanson ne l’est pas. Je l’ai écrite pour un jeune-homme qui a une violence sous-jacente. J’ai très peur, quand on voit qu’il y a un tiers des femmes en Europe du Nord qui subissent des violences. Les beaux jeunes-hommes scarifiés me font peur. Et cet ami j’avais peur qu’il bascule dans la violence. Après j’ai pris cette chanson pour moi.

Les deux titres « Brahim Aham » et « Piano dans l’eau » sont-ils des chants de marins ?

D. A. : Oui, oui, il y a l’eau. J’ai vécu dans l’eau, dans un bateau pendant 15 ans sur la Marne, avec mes parents, on allait à six sur deux vélos à Scheveningen, hier j’étais à Essaouira et franchement j’ai l’eau en moi. Si on est à 90 % faits d’eau, j’ai l’impression qu’il y en a un peu plus en moi tellement j’ai vécu dans l’eau. C’est une présence qui n’est pas nécessairement amie, mais c’est une vérité que je sens partout autour de moi. Les pataphysiciens s’intéressaient à l’eau, l’eau ne c’est pas de l’H2O, il y a toutes sortes d’eau. Et les mélodies berbères comme les mélodies bretonnes sont des mélodies pentatoniques qui sont là pour nous donner de l’écho. Les haleurs bretons, chinois ou berbères ont les mêmes éclats de voix, l’eau leur donne un éclat commun.

Et quelle serait la philosophie de cette eau qui nous entoure ?

D. A. : Le message, c’est l’eau esquive la pierre sous sa voie. L’idée, c’est de continuer à circuler : si on se pose, alors on devient réactionnaire. Et souvent la rébellion mène à cela. Les révolutionnaires deviennent quasiment tous vieux cons. La vérité c’est eux, il n’y a pas plus tyrannique. Plutôt que d’opposer l’idée de la résolution, il faut choisir le chemin de l’eau qui évite la pierre. Il y a souvent une troisième voie. Moi j’ai grandi dans l’alternative. Je ne suis pas marginal, ça ça ne veut rien dire. Alors que poser une alternative, ça veut dire quelque chose. Le festival du verbe (que Annegarn a créé et qui a fêté son 10ème anniversaire en septembre dernier, ndlr) propose une alternative à la littérature écrite, puisqu’on revient à la littérature orale. Il faut éviter les affrontements à l’occidentale : pour ou contre, ça ne marche pas.

C’est douloureux de choisir son propre chemin d’eau ?

D. A. : Aujourd’hui je récolte le confort de pouvoir produire des disques, mais pendant quinze ou vingt ans j’étais sans contrat, sans sécurité sociale, avec peu d’amis, sans avenir… Et quinze ou vingt ans c’est long….

Il y a beaucoup de mystique derrière le jeux de mots dans cet album. Quel est votre rapport à la spiritualité ?

D. A. : Je ne suis pas croyant. Je suis polythéiste, on va dire… Je suis un mystique, mais un mystique sans dieu. En tant que mystique, on a une vision du monde un peu extérieure, mais en même temps on est sur terre avec les pieds et la tête en l’air. Je n’ai pas la possibilité de développer des thèmes de spiritualité comme ça dans une interview mais je suis très préoccupé par ça. Les berbères que je côtoie à Essaouira ont une mystique qui leur est propre, et moi je me sens berbère. Ils m’appellent là bas « Rais-Afelous », le « troubadour-coq », et j’en suis très fier.

Et l’Olympia en juin, ça vous fait quoi?

D. A. : Ca fait trente ans que je ne l’ai plus fait. Je ne suis pas un traqueux, c’est plutôt l’entourage qui a le trac. Le nom dit bien ce que ca dit, c’est une sorte d’Olympe où l’on rencontre le cyclope, l’œil du monstre. Je n’ai pas peur.

Dick Annegarn, Vélo va, tôt ou tard, sortie le 7 avril 2014.

visuel : couverture du disque + photo © Melchior Lamy

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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Commentaire(s)

  • Karine Mortreux

    Merci Dick pour pour ce très bel album doux et lumineux

    septembre 3, 2016 at 16 h 04 min

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