Musique

CD : The Strokes, Angles, entre caresses et crises cardiaques

28 mars 2011 | PAR Raphael Czarny

Attendu et redouté, après quelque 5 ans d’une pause qui semblait éternelle, par des albums solos divers et des rumeurs de dissensions inaltérables, voici Angles, fruit de cinq volontés divergentes, d’absences,  de retours et de compromis acceptés sans joie. Album honnête au sens propre du terme, de la part d’un groupe malade, passé proche de l’implosion, qui se serait soigné à grands coups de placebos, de non-dits et de résignations. Une volonté absolue de faire tourner la machine, quitte à oublier que les ingénieurs ne se sont pas filés les plans, que le chef de projet laisse le champ libre aux petites mains et que, finalement, la machine ne peut plus fonctionner comme avant…

Un peu d’appréhension précédait l’écoute : on savait que les quatre musiciens, après avoir longtemps reporté le moment, étaient entrés en studio, avaient enregistré les morceaux avant que le chanteur, Julian Casablancas ne « pose simplement sa voix dessus », selon la formule de Nikolai Fraiture. Une écriture collective, qui déchargeait un peu le meneur de sa charge de tête pensante, mais pouvait aussi laisser présager du pire, au vu des capacités comparées d’écriture de Casablancas et, disons, du guitariste Albert Hammond Jr, devenue principale force d’opposition au chanteur par la grâce de deux albums solo où son nom s’affichait enfin en gros. De ce point de vue-là, on est plutôt rassuré : la volonté d’arriver au bout a permis au groupe de sortir un album de qualité, plutôt innovant et très intéressant en tout cas.

Le problème c’est qu’Angles se situe dans un entre-deux dangereux. Angles est l’album de la réconciliation difficile, celle qui accepte les divergences, les dissensions, les détestations, pour mieux les passer sous silence, pour avancer coûte que coûte, sans vraiment savoir où on va mais en avançant quand même. Ce n’est pas le chant du cygne d’un groupe en voie d’implosion, à la manière du L.A. Woman des Doors, où Jim Morrison magnifiait depuis la salle de bain le naufrage d’un collectif. C’est la demi-finale d’une équipe de football qui ne s’entend plus, dont les joueurs dribblent dans tous les sens et ne se passent la balle que pour marquer ce putain de but qui les enverra en finale, et après on verra bien. D’où un disque inégal, bien sûr, mais non pas d’un morceau l’autre, à la manière des derniers Beatles, mais dans les morceaux eux-mêmes. Plutôt que de divorcer pour être bons voisins, les Strokes ont choisi de rester mariés en assumant de vivre dans des chambres séparées.

En conséquence, chaque piste se construit par tiraillements et par à-coups : l’inaugural « Machu Picchu » hésite, et ne choisit pas, entre une rythmique reggae et un electro à la Ratatat, tandis que Casablancas chante son refrain manière Franz Ferdinand. Plus problématique, « You’re so Right » se perd dans une mauvaise imitation d’un certain Radiohead, tandis que le catastrophique « Games » étouffe sous les nappes d’un synthétiseur d’une mauvaise facture la voix de Casablancas. En rupture constante, comme si chaque membre devait apporter sa touche, ici un solo héroïque de guitare pour l’un (« Metabolism »), là une ligne de basse new wave (« Two Kinds of Hapiness ») pour l’autre, l’album évolue ainsi cahin-caha, soumis aux volontés et aux aspirations de chacun, comme pour dire que le temps est fini où les Strokes produisaient des morceaux allant d’un même mouvement, découlant d’un même organisateur, qui était Julian Casablancas, cerveau, corps et voix.

Or celle-ci s’avère toujours indispensable, et c’est la tragédie d’Angles : album qui se veut pluriel, il fait finalement ressortir la supériorité du singulier sur le collectif. Ecoutez « Taken for a Fool », sans doute la meilleure chanson de l’album, et voyez la façon dont Casablancas pose sa voix dès le préambule, ordonne le champ des distorsions, domine la ligne autour de laquelle glissent les instruments. De la même façon, il y a « Call me Back » et ce « oooh » qui se perd derrière des punchlines d’un autre temps « I look for you, and you look for me », comme s’il n’y croyait plus, comme s’il ne croyait plus à la possibilité de dire des phrases comme celle-ci. Comme s’il ne croyait plus à la possibilité de « faire du Strokes », cette équation tant recherchée il y a une décennie…

Et en fin de compte, Angles affiche la couleur : la dernière chanson, « Life is Simple In the Moonlight » est en cela la plus touchante, aide par ces quelques mots : « So we talk about ourselves and how / to forget the love we never felt ».  Comme une thérapie qui serait enfin arrivée à terme, le groupe admet qu’il n’en est pas un, qu’il n’en est plus un, mais qu’il n’en a sans doute jamais été un. Que tout ça était un hasard heureux, qu’on s’arrange, qu’on se débrouille et qu’au fond ça ne marche pas vraiment. On fait démocratique, on laisse la parole à tout le monde, même à ceux qui ne la mériteraient pas forcément. Mieux vaut un consensus mou qu’un éclatement dommageable pour tous. On continue, on avance, sans vraiment y croire, mais parce qu’il faut avancer. Ca ne donne pas un grand album, certes, plutôt un disque qu’on espère intermédiaire, un témoignage finalement assez touchant de la difficulté de vivre ensemble. Une mise en musique de « l’insociable sociabilité » kantienne par cinq gosses de riches new-yorkais. C’est toujours ça de pris et ca se laisse franchement écouter.

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Raphael Czarny

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